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«Retour des peuples indigènes en Amérique Latine», la formule traduit bien tout le paradoxe et la complexité de l’identité indienne dans la construction et, aujourd’hui la stabilité, des nations et États de ce continent. La première source de confusion est bien l’adjectif «latine» communément utilisé pour décrire la partie centrale et sud du continent. Pourtant, il est élémentaire de souligner que la population latino-américaine n’est pas constituée seulement de descendants d’Espagnols et Portugais mais de peuples indigènes dont les ancêtres ont très largement été massacrés par les conquistadores. La question du retour est un peu plus subtile. A première vue, parler de «retour des peuples indigènes» semble être un contre-sens grossier; comme nous venons de le voir les populations indigènes étaient présentes bien avant les «latins» : comment parler de retour alors les indigènes ne sont jamais partis ? Ce n’est donc pas simplement une question de retour «géographique» mais plutôt de retour politique et culturel. Le retour devient alors synonyme d’affirmation, pour sortir de la marginalisation dans laquelle se trouvent la plupart des populations indigènes.

Tupac Amaru II

Tupac Amaru II

Depuis les années 1990, nous assistons à la montée en puissance de cette affirmation, et la question du retour ne peut être dissociée de celle  du mythe du retour au «passé originel», détruit par les premiers Européens. Ainsi, en 1881, lors de son exécution par les conquistadores, Tupac Amaru II avait prophétisé: «je reviendrai et je serais des millions». Cependant pouvons-nous réellement parler de retour sachant que les populations indigènes ont évolué et participent au métissage de l’identité nationale? Quelle est cette identité indienne et quelles sont les revendications qui en découlent? Affirmer le retour des populations indigènes n’est-ce pas nier la légitimité des États du continent? Quels sont les enjeux pour la stabilité des États et de la région ?

I. Les histoires de l’Amérique Latine: identité, métissage et construction nationale

 A. Origine historique et grands empires : exemple de l’Empire Inca

Nous oublions souvent que l’Amérique Latine n’a pas toujours été «latine». Son histoire est d’abords asiatique, avec l’arrivée de peuples venus d’Asie, au cours de la dernière période glacière (-40 000/- 10 000 av. JC), lorsque que le niveau de la mer du détroit de Béring permettait de relier la Sibérie à l’Alaska. Ces peuples nomades avancent dans le continent, suivant le gibier, atteignent l’Amérique du Sud, jusqu’à la Terre de Feu, en passant par l’Isthme de Panama. Avec la sédentarisation des populations plusieurs grands empires naissent et continuent de forger aujourd’hui, entre mythe et réalité, l’identité nationale. On trouve les empires Maya et Aztèque, en Amérique Centrale ainsi que l’empire Inca dans les Andes.

Il semble difficile d’aborder la question de la construction nationale sans évoquer l’histoire de l’empire Inca.  Cet empire nait dans la seconde moitié du XVIIe siècle et s’étendra de l’Équateur au Chili en passant par la Bolivie, le Pérou et l’Argentine. La destinée impériale du peuple Inca débute, en 1438, avec l’Inca Pachacutec, qui signifie «le réformateur du monde» en quechua. Elle s’achève, en 1533, avec l’assassinat du dernier Inca, Atahualpa, par Pizarro. La conquête militaire, commence depuis Cuzco, «nombril du monde», et permet, en seulement deux à trois générations, aux Incas de contrôler près de 600 000 km2, regroupant une fédération de peuples indiens, soumis au pouvoir central. Cette conquête militaire est la première étape de la construction de l’empire qui nécessite une organisation et une vision globale. Cette vision globale ce traduit notamment par la domination économique permise par l’exploitation des mines d’or et une puissante agriculture en terrasse. Les terres conquises étaient divisées  en trois : une part revenait à l’Inca, une autre au paysan et enfin la dernière au culte du Soleil, véritable religion d’État et source de domination spirituelle. De plus, l’empire, nommé Tawantinsuyu, «les quatre directions», était unifié par la langue quechua et une stricte organisation sociale.  Les infrastructures, réseaux de routes, d’irrigation, de «messagers-relais», répondaient aussi à cette vision globale et à la centralisation du pouvoir.

Pachacutec

Pachacutec

La domination autoritaire des Incas et les conflits qui en ont découlé, la résistance du peuple Aymara par exemple, rappelle que l’histoire préhispanique de l’Amérique Latine n’a pas été un «tout harmonieux»[1]. De plus, la continuité entre Incas et peuples indigènes actuels doit être nuancée par le métissage, l’évangélisation ou les nouvelles structures familiales issues de l’arrivée des conquistadores. Cependant, s’il faut étudier comment l’occident a façonné une nouvelle identité dans la construction nationale, il faut tout autant considérer le rôle du passé et de la mémoire inca. Des héritages «tangibles» de la période inca, tels que la langue ou les cultes emprunts de superstition, sont encore présents chez des peuples indigènes, notamment en Bolivie. Il faut aussi considérer des éléments plus «intangibles» et «mystiques» pour comprendre l’affirmation de l’Indien dans l’identité nationale. Le maire de Cuzco, notamment, a fait ériger une statue de Pachacutec dans sa ville ainsi que des plaques à l’hommage « des victimes de l’invasion » ou « des héros de la résistance andine ».
 B. La marque de l’occident et le mélange de deux mondes

La « deuxième » histoire de l’Amérique Latine commence, en 1492, avec l’arrivé de Christophe Colomb dans l’île Guanahani qu’il baptise San Salvador. Il croit découvrir une nouvelle route vers l’Inde et nomme donc les peuples autochtones les Indiens. Les populations indigènes comptent alors environ 50 millions de personnes. A titre de comparaison, l’Europe de l’époque compte 67 millions d’âmes. Décimés, par les armes et les maladies, toutes deux apportées par les conquistadors, les Indiens ne sont plus que 4,5 millions au milieu du XVIIe siècle.

La colonisation marque une métamorphose, culturelle et politique, irréversible. Les Espagnols délimitent des frontières et établissent le fondement juridique de nombreux États tels que nous les connaissons aujourd’hui. La couronne espagnole, par exemple, établit en 1559, en Bolivie, le Tribunal de Charcas pour définir les caractéristiques de la nationalité bolivienne et notamment les frontières du pays. Humberto Vazquez explique qu’il «est absolument faux de parler, même en germe, d’une nationalité bolivienne avant la conquête espagnole. Celle-ci, explorant les zones tropicales, unit réellement à la montagne et créa, en plein XVIe siècle, cette patrie connue sous le nom de Bolivie. Ni le noyau Aymara, ni les divers centres quechuas, qui partageaient au moins la langue, ne pouvaient former cette nation, car ils demeuraient soumis à l’hégémonie de l’altiplano de Cuzco; surtout, il leur manquait la constituante tropicale qui, rajoutée à la montagne, contribua à constituer la nation bolivienne. Celle-ci est un pur produit de la colonisation»[2].

Certes, la naissance d’une nation passe par la création de frontières, et c’est en cela qu’il convient de considérer les pays d’Amérique Latine comme des «purs produits de la colonisation». Cependant, la construction de l’identité nationale, est elle bien plus complexe et issue d’un mélange de deux mondes. La langue et la religion sont les exemples les plus caractéristiques de ce métissage. L’espagnol, instrument d’intégration essentiel dans la construction étatique, a servi de créateur de lien et de frontières qui permettent l’identification, tout en servant de socle à une culture commune. Cependant, ni l’espagnol, ni le quechua d’ailleurs, du temps de l’empire Inca, n’ont fait disparaitre les langues indiennes. Ces langues, porteuses de l’identité des peuples, sont aujourd’hui un facteur d’identité nationale et d’intégration d’une nation métissée. En 1992, au Paraguay, notamment, le guarani est reconnu, au même titre que l’espagnol, comme langue officielle. D’ailleurs, le guarani est parlé ou compris par près de 90% des Paraguayens.

Le métissage des identités est certainement encore plus marqué sur le plan religieux, entre catholicisme et spiritualité indienne. Le déterminisme et la superstition sont la marque des croyances indiennes, très liées à la nature, qui ont su se mêler à l’évangélisation. La peinture religieuse ou l’architecture des églises, intégrant éléments chrétiens et motifs indiens, sont les éléments physiques visibles de ce mélange. Le choix d’une évangélisation « souple », a «surimposé» le catholicisme aux structures existantes plus qu’elle ne l’a imposé. Certains rites, comme le sacrifice d’animaux, sont intégrés. Les figures religieuses se mêlent. Ainsi, dans les Andes, la Vierge du Cerro ou Vierge du Potosi provient de la «fusion» entre la Pachamama (la déesse mère) et la Vierge Marie. Toujours dans les Andes, le dieu IIlapa, dieu de l’éclair, devient Saint Jacques, représenté à cheval brandissant non pas une épée mais la foudre.[3]

C. État des lieux de la diversité indienne aujourd’hui

Aujourd’hui, les populations indiennes comptent 44 millions de personnes sur une population totale de 525 millions en Amérique Latine, soit environ 10% de la population. Cependant, la répartition de ces populations varie selon les États. Au Mexique, 13 millions d’indiens représentent 13% de la population. Au Pérou ou en Équateur, les Indiens représentent 20 à 50 % de la population. C’est en Bolivie et au Guatemala qu’on retrouve la plus forte concentration d’Indiens dans la population, ces derniers atteignant jusqu’à 80 % de la population. Sur le continent, on compte quatre groupes ethnolinguistiques principaux: les Quechuas dans les Andes (15 millions de locuteurs), les Aymaras autour du lac Titicaca (2 millions), les Quichés (1million) et les Nahuas (1,5 million) en Amérique Centrale. Il faut rajouter à ces grands groupes des milliers d’autres peuples comme les Emberas ou les Mapuches.[4]

  Carte 1

II. Revendications et affirmation politique

A. Les racines des revendications et mythe de l’origine

Au début des années 1990, se développa une idéologie de la société basée sur la civilisation indienne originelle avant l’envahissement colonial hispanique. Pour revendiquer leur identité les indiens s’appuient sur  des critères subjectifs comme leur sentiment d’appartenance mais aussi des critères objectifs comme les traits culturels (langue, caractéristiques physiques, coutumes), l’organisation communautaire, et l’attachement à un territoire. Cet attachement au territoire s’explique par le mythe de l’origine avec la Pacha Mama (Terre Mère). Elle est pour les indiens à l’origine de toute vie et garante de l’équilibre de leur monde. Elle leur a donné leur terre et il est de leur devoir de la préserver et de leur droit seul d’en jouir. Les indiens savent que toute dégradation de leur milieu va affecter leurs conditions de vie

C’est pourquoi les revendications principales sont la redistribution des terres avec la restitution des terres traditionnelles indiennes, la nationalisation des secteurs stratégiques de l’économie  comme l’exploitation de ressources naturelles (hydrocarbures et forêt amazonienne), et la réduction des inégalités sociales. D’autres revendications comme la légalisation de la culture traditionnelle de la coca ont une origine identitaire très forte. Outre sa transformation en cocaïne, la coca est consommée depuis toujours par les sociétés andines comme produit alimentaire mais aussi pour les rituels sacrés. Les délégués des planteurs de coca de Bolivie, de Colombie et du Pérou ont signé le 17 avril 1993 avec les termes suivants : “Pour nous, la coca est tout : Cocanotre survie physique, nos mythes, notre cosmovision, la joie de vivre, la parole de nos ancêtres, le dialogue perpétuel avec la Pachamama, notre raison d’être et de nous situer dans le monde… C’est pourquoi… nous jurons de défendre la coca de toutes nos forces en investissant dans cette bataille notre énergie, notre intelligence et notre ténacité, bref, toute notre vie !”

Un autre bon exemple des racines culturelles et donc très profondes des revendications indiennes est la défense de leur habitat des indiens d’Amazonie. Deux visions s’opposent : la vision parcellaire des industriels qui classifient les ressources et votent des lois spécifiques en fonction des activités (chasse, pêche et exploitation de la forêt) à une vision intégrée/holiste du milieu amazonien. Pour les indiens d’Amazonie la forêt est un tout et forme un équilibre entre chasse, pêche, culture et cueillette, elle est leur compréhension du monde spirituel et surnaturel. C’est cette interdépendance et sacralité de leurs ressources qui poussent les indiens d’Amazonie à s’organiser pour lutter contre l’extraction et l’exploitation de la forêt.

B. La politisation des revendications

Evo Morales

Evo Morales

En 1992 la campagne continentale « 500 ans de résistance indigène, noire et populaire » proteste contre  le  cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique, et reconnait les indiens comme population originelle du continent. A cela s’ajoute la fin des dictatures qui reconnait aux indiens les même droits. Les indiens mieux structurés de part leur mode d’organisation traditionnel et découragés par les échecs de la gauche populaire vont créer une mobilisation sociale de grande ampleur contre le libéralisme et la globalisation du marché. Les entreprises étrangères sont considérées comme les « nouveaux colonisateurs » et les mouvements indiens défendent les ressources minières et gazières nationales de privatisation étrangères. Le soulèvement néo zapatiste des  indiens du Chiapas en 1994 et le prix Nobel de la Guatemaltaise Rigoberta Menchu en 1992 en sont les premiers exemples de ces mouvements.  En Équateur la Confédération des Nationalités Indigène en Équateur provoque la chute des présidents Abdalá Bucarám, Jamil Nahuad et Lucio Gutiérrez respectivement chassés du pouvoir en 1997, 2000 et 2005. En Bolivie les contestations contre la privatisation de l’eau et du gaz et de leur exportation vers l’Amérique du nord aboutissent au départ du président néolibéral Gonzalo Sánchez de Lozada en 2003 et de son successeur Carlos Mesa en 2005 ce qui donne à Evo Morales, le titre de premier chef d’État indien d’Amérique du Sud. “Après cinq cents ans de colonialisme, nous, les pauvres, avons récupéré le droit de nous diriger nous-mêmes. L’avènement du peuple bolivien n’est plus à venir, il s’inscrit dans l’actualité…”.[5] Leader du Parti Politique Indien et Populaire de Bolivie, Evo Morales incarne la politisation des revendications indiennes.

Mais le mouvement a aujourd’hui une ampleur régionale et les grandes marches de protestation comme la plus récente ;  la « Marche pour la souveraineté populaire, le territoire et les ressources naturelles. » a regroupé 2500 marcheurs et une cinquantaine d’organisations indiennes de nationalités différentes.

Sous la pression de ces mouvements presque la totalité des pays d’Amérique latine adoptent de nouvelles constitutions qui reconnaissent la multiculturalité et multi ethnicité de la nation. Cela se traduit par l’enseignement des langues traditionnelles et leur officialisation. Au Paraguay le Guarani est langue officielle au même titre que l’espagnol. Au Guatemala le décret 19-2003 reconnait les langues mayas, garinfunka et xinka avec la traduction obligatoire des communications publiques comme les textes légaux, les manuels scolaires et les services publiques. En Bolivie 50 sur 130 des sièges à l’assemblée nationale sont tenus par des indiens.

Mais beaucoup de mouvements indigènes demandent aussi une autogestion de leur territoire ce qui pose la question du rôle de l’État et de la pluralité de droits. Un vrai problème se pose quand le droit collectif indien s’oppose aux règles de la société de droit.

C. État-nation et construction d’une identité métissée

Lorsque dans les années 90s les voix indiennes s’élèvent en Amérique Latine, la lutte identitaire indienne à des revendications similaires mais aussi opposées avec les mouvements populaires. Deux idéologies s’affrontent : une intégration à la nation en respectant les différences culturelles ou un communautarisme fondé sur l’ethnicité.

Pour affirmer une identité d’États-nations les pays d’Amérique Latine ont essayé de créer une identité nationale métissée mêlant héritage historique indien et acceptation de l’ancrage dans le passé colonial. Cette identité commune s’est faite notamment au travers de la religion et de tentatives pour contrer les préjugés raciaux, comme par exemple en Bolivie avec la volonté de remplacer les mots « indiens » et « indigènes » par « paysan » pour leur ôter leur connotation raciste. Malheureusement les processus d’intégrations sociaux, économiques ou politiques ne sont pas des succès et l’inégalité des classes sociales et le racisme sont encore majoritaires. L’idée de multiculturalité et de métissage est remise en cause d’autant plus qu’il n’y a pas de statistiques précises sur le  métissage entre Amérindiens, Européens et Africains et que les métis se revendiquent majoritairement comme blancs même si certains minoritaires s’identifient aux indiens.

On observe donc la montée d’un purisme indien qui se construit en opposition aux cultures dites « coloniales » et demandent des territoires autonomes avec leurs propres lois et coutumes. Le Mouvement Indien Tupaj Katari (Mitka) en est un bon exemple ; M. Constantino Lima qui en est le dirigeant ne reconnait pas le caractère étatique de la Bolivie : « Nous vivons dans un monde séparé. Ils vivent en Bolivie, nous vivons dans le Collasuyo ! Nous, les Indiens, on est la majorité ! Comment allons-nous nous intégrer à la minorité ? ».[6]  Ou encore M. Quispe leader du parti des Aymaras « Nous parlons d’une nation qui veut l’autodétermination. Nous voulons fonder la république du Collasuyo, avec nos propres dirigeants, notre police et nos forces armées.»[7] Mais ce mouvement identitaire radical n’emporte pas la majorité de la communauté indienne et cela se perçoit lors des élections où les partis nationaux populaires de gauche l’emportent sur les partis radicaux indiens.

 Carte

III. Enjeux pour la stabilité des États et de la région

 A. Enjeux sociaux et démocratiques 

Sous la pression des mouvements indigènes mais aussi dans le cadre de la Déclaration Universelle de Droits des Peuples Autochtones (DDPA), adoptée par le Conseil des Droits de l’Homme en 2006, la quasi-totalité des pays d’Amérique latine ont adopté de nouvelles Constitutions reconnaissant le caractère pluriethnique et multiculturel de leur Nation.

Dans de nombreux cas ces Constitutions prévoient des droits spécifiques pour  les indiens. En effet, largement lésés depuis  la colonisation du continent et victimes d’une politique d’assimilation forcée parfois violente durant les dictatures des années « FMI », les démocraties en construction sur le continent se sont vues dans l’obligation de prendre en compte l’avenir incertain d’un peuple largement marginalisé.

Il s’agit en fait de régler une dette historique aux peuples premiers après tant d’années de massacres, esclavage, accaparements des terres… etc. Bref, une demande de pardon de la part  de l’homme blanc à l’Indigène.

Cependant, on comprend bien combien cette question peut s’avérer épineuse aujourd’hui. En effet, après tant d’années, comment établir une distinction nette et précise entre l’Indien et le Blanc, entre le bourreau et la victime ? L’histoire est dynamique, faite de métissages, d’ententes et de coalitions entre des peuples apparemment ennemis et de guerres entre ceux qui se ressemblent le plus . On oublie trop souvent que la victoire des  espagnols et portugais sur le continent latino-américain a été, entre autres, permise par l’aide d’une partie des tribus indiennes. On apprend, de même, que les guerres entre tribus  étaient légions avant l’arrivée du colonisateur… On était très donc loin du paradis idyllique indigène qu’on projette  trop souvent sur cet univers pré-colonial. Après tout ce n’était qu’un monde d’Hommes !

Ainsi, les états font face à un véritable dilemme devant cette question de caractère ethnique qui  consiste à rendre aux natifs ce qui leur appartenait. D’autant plus qu’aujourd’hui la tendance démographique s’est inversée et la population indigène croit largement ce qui amplifie les débats sur la question.

Aujourd’hui nombreux sont les états en Amérique Latine qui affichent une forte volonté démocratique. Après des années de dictatures qui ont trop souvent participé à une violation des droits de l’homme d’une partie des populations, des efforts colossaux sont déployés pour construire des démocraties stables et cohérentes. Ce qui est fascinant en Amérique Latine aujourd’hui, c’est qu’il s’agit d’un monde en devenir où sont entrain de se définir et de se construire les bases démocratiques de nombreux pays.

Dans cette vague de démocratisation et de ‘justice pour le peuple’ il semble évident et nécessaire de devoir traiter la question de l’indigène, trop longtemps ignorée. Néanmoins, il faut mesurer à quel point cette question peut poser problème à l’instauration de la démocratie, à la constitution d’ États-nations fort et stable fondé sur l’état de droit.

  •  La question de l’identité indigène dans la démocratie.

Comment identifier clairement ceux qui peuvent bénéficier  de ces droits privilégiés ? Comment identifier l’indigène dans le cadre d’un système démocratique?

La définition de l’indien est floue et subjective et s’avère donc extrêmement complexe surtout quand on prétend construire, avec l’ensemble de sa population, une nation juste et équitable pour tous.

Même si quatre paramètres sont généralement mis en avant pour définir les peuples autochtones

(premiers arrivés, dominés par un autre peuple, différents culturellement, auto-définis) la subjectivité de ces critères est forte. Ainsi, comme le souligne l’anthropologue Christian Gros « l’indianité semble relever d’une forme socialement métisse, renvoyant non pas à une définition biologique, mais à une forme floue évoluant au gré des situations et des acteurs qui s’en emparent, dont l’existence ne vaudrait, d’une certaine manière, que par rapport aux discours que l’on tient sur elle et aux valeurs qu’on leur prête [8]».

De plus, il n’y a pas un peuple indigène mais une diversité ethnique des peuples dits « premiers » aux us et coutumes parfois tellement distincts qu’il semble illusoire de vouloir établir pour tous les mêmes critères et les traiter à la même enseigne. Ainsi, au Brésil (qui est loin d’être le pays avec la plus forte population indigène) on dénombre plus d’une cinquantaine de tribus.

Aussi, comment accorder plus de droits à des individus, ayant certes les caractères physiques indiens mais ayant perdu tout enracinement dans une culture traditionnelle et ne sachant même plus parler la langue « native ». Il est parfois troublant en Bolivie d’entendre des personnes dire se sentir profondément Quechua et ne pas savoir parler la langue. Le sentiment d’appartenance est donc entièrement subjectif et il apparait très difficile de construire des lois sur des définitions aussi peu claires et précises.

A cela s’ajoute un manque de clarté évident entre une culture purement traditionnelle (qui serait héritée directement des peuples) et une culture ‘recréée’ dans cette nouvelle vague d’affirmation de l’indigène sur les bases de représentations symboliques (parfois dépourvues de vraies vérités historique). On lit parfois, par exemple, que le drapeau wiphala, symbole fort de l’identité Aymaras en Bolivie et au Pérou a été inventé dans les années 70. Quelle serait donc l’identité « authentique » de ces peuples ?

De nombreux paramètres posent donc problème dans la définition de l’indigène et donc dans la construction de règles justes dans le cadre des démocraties en construction en Amérique Latine. S’il est clair que ces peuples ont droits à une justice après tant d’années de violences subies, cela semble pouvoir poser problèmes aux projets démocratiques.

  • Discrimination positive.

La question de la discrimination positive pose toujours questions dans des démocraties où les hommes sont censés être tous égaux en droits et en devoirs. En effet, comment  prétendre accorder plus de droits à une population qui est loin d’être la seule à avoir été délaissée par la croissance en Amérique Latine ?

D’autres parts, en  accordant des droits spécifiques aux indigènes, les états n’accroissent-ils pas l’impossibilité d’insertion de ces peuples à la société en  enfermant l’indigène dans des présupposés ethniques qui l’empêcheraient de s’intégrer ?

Ainsi, en les enfermant dans des réserves indigènes les États semblent parfois régler trop vite la question des peuples autochtones et semblent légitimer leur isolement. Le droit à la différence parait alors pouvoir les condamner à être éternellement en marge de la société. A cela s’ajoute le risque de figer l’indien dans un imaginaire exotique duquel nombre d’entre eux peuvent vouloir sortir.

  •   Multiculturalisme=Séparatisme ?

 Pour pallier au problème de l’assimilation forcée qui a mis en danger la survie des peuples indigènes les états jouent maintenant la carte du multiculturalisme. Cela est assez délicat à mener dans le cadre d’un État-nation car la floraison ethnique et le développement des spécificités culturelles peut remettre en cause la gouvernabilité d’une Nation ainsi que l’état de droit. Cela est vrai dans des États comme le Guatemala ou la Bolivie où la majorité de la population est d’origine indigène mais aussi au niveau régional de certains pays ; par exemple en Amazonie où se concentre en grande majorité la question indigène brésilienne.

Comment accorder le droit à ces peuples d’exprimer leurs us et coutumes comme bon leur semble alors qu’ils partagent le territoire avec d’autres peuples qui n’ont pas les mêmes traditions ?

On voit aujourd’hui en Europe à quel point le multiculturalisme et le communautarisme peuvent poser problèmes.

  •  Maintien de la  stabilité et de la paix sociale

Ainsi la question indigène pose problème pour le maintien de la stabilité sociale.

Tout d’abord, en leur accordant des droits dont ne jouit pas le reste de la population, les indigènes sont parfois victimes d’agressions, de stigmatisation et de rejet de la part du reste de la population civile. Si le racisme envers l’indigène est encore très présent en Amérique Latine et injustifiable, on peut trouver compréhensible que l’expulsion de mille paysans, à Urura au Brésil dans les années 80, pour délimiter une réserve indigène pour un groupe Arara d’une cinquantaine de personnes ait pu faire rage.

De plus, l’autodétermination des peuples sur leurs territoires prévue dans plusieurs constitutions pose aussi nombre de problèmes à la construction d’un état-nation cohérent. N’est-il pas étrange qu’à l’intérieur d’un état démocratique certains puissent déterminer eux-mêmes leurs lois qui peuvent être parfois en contradiction avec celle du pays ?

L’exemple de la justice communautaire qui est maintenant applicable en Bolivie est frappant. Cette loi qui, partant du bon principe de reconnaissance des pratiques des peuples premiers, rencontre aujourd’hui nombre de limites. En effet, comment faire cohabiter ensemble justice ordinaire et justice communautaire ? De plus, il faut avouer que la justice communautaire peut s’avérer parfois très violentes et contraires aux principes démocratiques. D’autres parts, depuis l’application de cette loi, le nombre de lynchages d’une extrême violence a fortement augmenté en Bolivie.

Se pose aussi la question du maintien de la stabilité social sur ces territoires indigènes. L’exemple des réserves guarani du Mato Grosso del Sul, une région du Brésil, où sont enregistrés les taux de suicide les plus élevés de la planète est frappant.  En effet, il ne faut pas oublier que la délimitation de réserve entre parfois en contradiction avec la nature nomade de ces peuples qui doivent réinventer leur rapport aux territoires. D’autres parts, avec l’accroissement démographique les indigènes se voient obligés de vivre entassés dans des réserves dans des conditions souvent très précaires ce qui entraine souvent violence, alcoolisme et drogues. Les jeunes générations étant de plus en plus confrontées au mode de vie moderne,  un véritable manque de repères et des crises identitaires frappent parfois ces peuples.

 B. Repli idéologique, terrorisme, violence, et narco trafic

Ces dangers pour la démocratie sont accentués par de forts mouvements identitaires qui parcourent les peuples indigènes dans l’ensemble latino-américain. Ainsi, M. Quispe, un aymara  opposant à Evo Morales lors de sa première campagne électorale victorieuse annonce, « Nous parlons d’une nation qui veut l’autodétermination. Nous voulons fonder la république du Collasuyo, avec nos propres dirigeants, notre police et nos forces armées. »

Ces propos fortement identitaires, nostalgiques de la « pureté indigène » mettent évidemment en péril la construction d’états démocratiques.

Ainsi, on voit apparaitre une montée des idéologies conservatrices, intégristes voire même racistes à l’égard du blanc identifié comme la cause de tous leurs maux. En effet, ces groupes évoluent dans le mythe d’un monde indigène idéal avant l’apparition colonial. Il faudrait y retourner en excluant le blanc (oubliant parfois que ces mêmes groupes qui se disent purement indigènes, ont, en fait, souvent été métissés). Ces propos renvoient à des discours d’« épuration ethnique » qui comportent évidemment de forts dangers.

Des mouvements indigénistes radicalisés pratiquent ainsi des actes terroristes pour s’affirmer.

D’autres parts, les terres sur lesquelles les indigènes ont une souveraineté sont parfois le refuge de narcotrafiquants qui utilisent le prétexte indigène pour mener à bien des activités peu éthiques.

 C. Enjeux économique : droit de la Terre et accès aux ressources énergétiques et agricoles

Le Droit Originel sur la Terre inscrit dans la constitution du Brésil en 1988 oblige l’Etat à protéger ces terres indigènes et prévoit la Souveraineté des peuples autochtones sur leur territoire. Cela pose bien sur de nombreux problèmes d’ordre économique. En effet, en accordant à ces peuples l’usufruit exclusif des réserves naturelles, les états se privent d’une ressource financière liée à l’exploitation de celles-ci ainsi que de la venue de multinationales sur leurs territoires.  Nombreux sont les cas de protestation contre des multinationales polluantes qui dégraderaient la mère Nature, Pacha Mama.

En effet, les indigènes entretiennent en général un rapport harmonieux à la Nature qu’ils considèrent comme la Terre Mère. Dans la cosmovision indigène, l’homme ne peut pas dominer la Nature et doit vivre en équilibre avec elle. Ainsi, les indigènes s’opposent parfois fermement à l’exploitation des ressources même si celles-ci pourraient représenter une manne financière importante. On peut donc comprendre tout le désarroi d’un état qui peut se trouver coincer entre la découverte d’un puits pétroliers qui seraient sur un territoire indigène !

Conclusion

La question indigène est omniprésente aujourd’hui en Amérique Latine et prend une importance grandissante. En effet, trop longtemps oubliés et considérés comme disparus, ils s’appuient aujourd’hui sur la communauté internationale et sur la volonté démocratique affichée des pays dans lesquels ils vivent pour faire entendre leur voix. Néanmoins, la question indigène pose de nombreux problèmes dans la construction démocratique des états notamment compte tenu de l’identité de ces peuples autochtones qui, tant d’années après l’arrivée des colonisateurs européens, apparait floue et mal définie.

Sources :

Le dessous des cartes. Amérique Latine, L’Autre Amérique,  Jean-Christophe Victor, Arte Vidéo, 1999-2007

Amérique Latine, une ère nouvelle, Géopolitique n° 96, octobre 2006, PUF

Bolivie : Monde indigène, identité et métissage. Une perspective historique, Carlos D. Mesa Gilbert, Géopolitique n°96, octobre 2006, PUF

Origines historiques de la nationalité bolivienne, Humberto Vazquez Machicado, 1975

Amérique Latine, Introduction à l’Extrême-Occident, Alain Rouquié, 1998

Les mobilisations identitaires, Indiens, électrification et… Pacha Mama

(http://www.monde-diplomatique.fr/2010/05/LEMOINE/19091)

Bolivie : Revendications indiennes en Amérique latine : le cas d’Evo Morales

(http://risal.collectifs.net/spip.php?article85)

Revendications et stratégies politiques des organisations indigènes amazoniennes

Françoise Morin

Le développement et les peuples autochtones : conflits de savoirs et enjeux de nouvelles pratiques politiques. Irène BELLIER, 2009

Luttes indigènes et pratiques autogestionnaires au Perou, en Colombie et en Equateur, Christian Gros, 2004

Politiques et paradoxes de l’ethnicité , Paris, printemps Christian Gros dans Problèmes d’Amérique latine, n° 48,2003.

Bolivie : vers l’anarchie segmentaire ?, 2005,  Jean-Pierre Lavaud

http://vidasweb.blogspot.fr/2013/06/biografia-de-tupac-amaru-ii.html

Photo

http://blog.lefigaro.fr/agriculture/2012/06/evo-morales-a-la-fao-lundi-11.html

http://timetothink.fr/en-colombie-la-coca-rapporte-plus-que-le-cafe/

http://www.telequebec.tv/documentaire/documentaire.aspx?idCaseHoraire=102858243


[1] Carlos D.Mesa Gisbert  Bolivie : Monde indigène, identité et métissage Persepective Historique, Géopolitique n°96 2006

[2]Humberto Vazquez Machicado, Origines historiques de la nationalité bolivienne, 1975

[3] Carlos D.Mesa Gisbert  Bolivie : Monde indigène, identité et métissage Persepective Historique, Géopolitique n°96 2006

[4] Le dessous des cartes. Amérique Latine, L’Autre Amérique,  Jean-Christophe Victor, Arte Vidéo, 1999-2007

[5] Evo Morales 30 Juin 2002, élections régionales annoncent le succès de son parti le MAS (Movimiento al Socialismo)

[6] M. Constantino Lima leader du mouvement indien Tupaj Katari

[7] M. Quispe leader du parti Aymara

[8] Luttes indigènes et pratiques autogestionnaires au Perou, en Colombie et en Equateur, Christian Gros.

 

 

 


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