La malédiction du miracle européen

Les chiffres sont formels, l’UE prise dans son ensemble pèse aujourd’hui près de 500 million d’habitants, et est la première puissance agricole, tertiaire et industrielle du monde. Première puissance marchande mondiale avec 1/3 des échanges mondiaux, son PIB équivaut à environ 1 milliard de dollars. Des chiffres qui en disent long sur la puissance de l’Europe. Pourtant elle souffre aussi de quelques lacunes. Premier point négatif, l’UE, en temps que bloc politique cohérent connaît une stagnation démographique. A 28 membres, elle représentait 20% de la population mondiale en 1900, en 2000, elle représentait 11% et passera à 7% en 2025 puis à 4% en 2100. De plus, premier ensemble international à fonctionner par la démocratie représentative, l’alliance des peuples européens souffre d’une forte montée de l’abstention et des sentiments europhobes au sein de sa population.

Mais cette vision d’une Union Européenne unie retranscrit mal la réalité. Pour beaucoup, sa puissance est bien plus imagée que réelle, du fait de l’absence de politique étrangère commune, d’armée commune, d’identité commune. Pour certains ce n’est qu’avec cette unité que le continent pourra prétendre à une place parmi les Etats continents dominants tel que les Etats-Unis ou la Chine. Historiquement, c’est sous l’Empire Romain, puissance plus méditerranéenne qu’européenne, que pour la première fois, une puissance de l’Ouest de l’île monde eurasiatique faisait irruption au plus haut niveau de la scène politique mondiale de l’époque, c’est à dire au niveau des Empires (perses, chinois et indien) d’alors. Mais par la suite, l’Europe va connaître de profondes crises et erreurs stratégiques qui vont la faire redevenir un nain géopolitique et ce jusqu’au 15ème siècle. Un auteur, David Cosandey explique cette réémergence par le « miracle européen », une théorie tiré de la géographie particulière du continent soumis à une thalassographie articulée. L’idée ici est de prouver en quoi, du fait du changement d’époque géopolitique, la spécificité géopolitique de l’Europe qui a permis son émergence puis sa domination mondiale, entrave aujourd’hui son évolution. En somme, la raison de la réémergence de l’Europe dans l’histoire n’empêche-t-elle pas désormais sa progression dans la hiérarchie mondiale ?

La géo-théorie du « miracle européen » : la thalassographie articulée de David COSANDEY

La spécificité géographique de l’Europe est expliquée par la thalassographie articulée, cette morphologie territoriale rendant possible la formation et l’existence durable d’un système d’Etats stables et prospères. Géographiquement, l’Europe présente un ensemble de terre reliée et séparée par la mer, l’eau jouant un rôle d’obstacles permanents mais aussi de liens continues. Cette configuration est unique au monde, elle différencie et pérennise des entités territoriales rivales mais protégées par le terrain. La longueur totale des cotes rapportée à la surface totale du continent fait que l’Europe de l’Ouest jouis de 2 à 5 fois plus d’ouverture sur la mer que le Moyen-Orient, l’Inde ou la Chine. Ces derniers, bien que puissances marchandes dans l’histoire, ont un territoire moins favorable aux échanges. L’Europe a donc un profil articulé, plus complexe que tous ses concurrents. A ce titre, David Cosandey relève une différence entre l’Europe centrale et l’Europe occidentale. La centrale souffrant d’un manque d’accès à la mer serait donc moins stable que l’Europe occidentale.

« Soient trois profils côtiers imaginaires. On discerne aisément lequel a le dessin des côtes le plus articulé. Le premier littoral ne possède ni saillants ni rentrants; il est quasiment rectiligne. Chaque secteur y est équivalent à tous les autres. Le deuxième possède des indentations, mais pas assez pour que sa silhouette soit vraiment complexe et articulée; sa configuration reste linéaire. Seule la troisième thalassographie (du grec thalassa, la mer, et graphein, écrire) mérite l’épithète d’articulée. Ce troisième profil abonde en isthmes, en péninsules et en îles. Il a des mers intérieures et des golfes. Ses excroissances de terres pointent en direction des rivages opposés. Cet agencement encourage les habitants à s’aventurer en mer, facilite les échanges commerciaux et protège d’invasions venant de plusieurs directions. »

Entre la fin de l’Empire Romain et l’avènement des empires coloniaux, l’Europe a donc vu se créer petit à petit des groupes ethniques, linguistiques et culturels divers. Les civilisations non-européennes n’ont pas bénéficié de manière si durable d’un essor économique important et d’une division politique stable. De ces deux facteurs découlent une augmentation des échanges, une division du travail et une prospérité certaine. La division politique stable a elle entraîné une rivalité entre Etats, donc une forte émulation dont découle les inventions, découvertes et autres progrès des sciences et des techniques.

C’est soumise/fidèle à sa géographie que l’Europe a su trouver un redécoupage géopolitique propice à son expansion mondiale. Il est certes reproché à cette théorie son déterminisme. Pour l’auteur, ce n’est pas du déterminisme mais un conditionnement. L’Europe était conditionnée à déboucher sur plusieurs puissances, faites pour durer. La géographie explique et conditionne cette Europe prospère et innovante.

De l’empire universel à l’intérêt national

Henri Kissinger, ancien secrétaire d’Etat américain incarne ce changement géostratégique européen en un homme, le Cardinal Richelieu. C’est par lui, et sa formulation de l’intérêt national, que les dirigeants européens cessent de poursuivre le rêve chrétien d’Empire Universel (comprendre ici « universel » comme « européen ») pour se tourner vers la satisfaction de la raison d’Etat, qui fondera par la suite ce que l’on nomme le « mouvement des peuples, ou des nationalités ». Ce mythe de l’Empire chrétien uni successeur de l’Empire Romain aurait pu s’accomplir par Charlemagne, les Empereurs du Saint-Empire Romain Germanique ou Charles Quint. Mais c’est bien le cadre politique de la nation qui s’impose et renverse ce projet.

A la suite de cette consolidation des nations, le rêve d’Empire ne cessa pas, mais sa forme a différé par l’affirmation d’un caractère national. C’est au nom des idées de la Révolution Française que Napoléon mènera ses conquêtes et uniquement en mauvaise posture qu’il en appellera à l’union des peuples européens dans une sorte de structure politique commune. Le cas nazi est lui encore plus caricatural d’un simple projet national, se proclamant de la civilisation européenne, mais opérant un classement dans les peuples qui la compose.

L’économie-monde européenne à la conquête du globe

Immanuel Wallerstein, sociologue et historien américain, a défini le concept d’économie-monde. Partant du concept de « système-monde » de Fernand Braudel, il en distingue deux types : l’économie monde et l’empire monde. Un empire-monde est une entité unifiée et son unité est essentiellement politique. Une économie-monde se distingue de l’empire par plusieurs traits : elle n’est pas politiquement unifiée, ni sur le plan culturel, elle tend à s’unifier dans et par l’économie. Il parle ainsi d’économie monde européenne avec ses spécificités : sa nature expansive car capitaliste, sa structure spatiale en centre – semi périphérie – périphéries, et ses cycles hégémoniques en son sein ( domination de Venise, puis Anvers, ect.).

Cette économie-monde, conditionnée par la thalassographie articulée propre au continent européen, va, à partir du 15ème/16ème siècle, permettre la domination du monde par les puissances européennes. Les grandes découvertes de la fin du 15ème siècle, puis la révolution industrielle et les conquêtes coloniales pousseront les Etats européens à diriger le monde plutôt que leur continent impossible à conquérir. L’exemple de la guerre de 7 ans, nous montre la mise en place d’un partage du monde par les puissances européennes, couplé à des guerres au sein du continent européen. Suite aux conflits napoléoniens, le congrès de Vienne fige les lignes de partage de l’Europe, rendu par la suite inopérante par l’émergence de l’Allemagne. Au sommet de leurs puissances, dans un continent trop étroit pour eux, les Etats européens se livreront alors deux guerres fratricides, les vidant de leurs forces et poussant la cruauté à son summum.

La double tutelle de la Guerre Froide

La paix qui suit l’autodestruction de l’Europe la met sous tutelle. L’URSS va régner sur une partie de l’Europe, l’autre est placée sous domination américaine. Des rivalités divisent, même à l’intérieur de chaque camp. La guerre a mis en avant les faiblesses de l’Europe et réveillé les nationalismes dans les colonies. Dès lors, l’espace européen se rétracte. En plus de la perte de l’Empire colonial, l’Europe va subir une coupure profonde, durable, et une période de faiblesse idéologique, politique et plus largement sur le plan géopolitique. Cependant, d’un certain point de vue, cette mise sous tutelle va être bénéfique, permettant de favoriser une convergence géopolitique. Elle échange un élargissement à l’extérieur dans le monde vers un approfondissement à l’intérieur entre 1950 et 1991. Durant cette période, l’Europe occidental va voir émerger les principales institutions de convergence politique des intérêts européens. En 1991, l’Europe sort en théorie de sa double tutelle stratégique et va pouvoir à nouveau s’élargir autour du noyau de l’Europe des 6.

Le chant du cygne européen, l’élargissement comme fausse victoire du modèle européen

En 1991, l’URSS est dissoute. L’effondrement de la deuxième puissance mondiale lève la menace qui pesait sur la partie occidentale du continent. Se pose alors la question de l’avenir de la construction européenne. Après la réunification allemande, un élan européen semble se dessiner et est alors décidé de l’élargissement de la communauté européenne mais aussi de l’OTAN vers l’Europe de l’Est. Ainsi, plutôt que la poursuite d’un approfondissement et d’une convergence au sein de la communauté européenne d’alors, une dizaine de nouveaux Etats vont venir s’ajouter à l’Europe Unie. Pour Jérémy RIFKIN, essayiste américain, l’avenir du monde serait le rêve européen. Pour lui, le modèle américain devrait s’effacer face au futur modèle européen. Ce modèle serait un idéal d’une conscience planétaire. En ce sens, l’élargissement serait donc un progrès et symboliserait l’expansion du modèle européen.

Cependant, cet élargissement va mettre en avant le manque de convergence d’intérêt au sein du continent et devenir la preuve d’un approfondissement inachevé. Ainsi, les derniers élargissements ont révélé une certaine lassitude dans les opinions européennes face à l’intégration de pays plus pauvres dans l’UE. L’élargissement paraît bloqué dans la situation actuelle. Cet élargissement relève d’une pulsion dont on ne voit pas les limites (ex : la demande d’adhésion de l’Albanie en 2014). Un exemple symbolique est celui de l’Islande. Ce pays a retiré sa candidature à l’UE en 2015 alors qu’elle en avait fait la demande en 2009. Cette demande de candidature, pendant la crise financière, s’était faite pour des raisons économiques et non pas politique. Avec des raisons de ce type, l’intérêt de faire partie de l’UE reste changeant au grès des conditions économiques mondiales. L’Europe n’est ici pas vue comme une entité politique, mais une opportunité à géographie variable qui est définie uniquement économiquement.

L’élargissement s’est donc fait au détriment de la convergence politique, avec des éléments qui ont perduré, héritage du temps des tutelles, comme les tensions avec la Russie, la question allemande toujours latente et une influence pérenne des Etats-Unis, surtout en Europe de l’Est. Cet héritage explique en partie la difficulté des européens à converger géopolitiquement. Les élargissements ne résolvent pas les questions de convergence au contraire. Le processus ressemble davantage à une rétraction de puissance plus qu’à un élargissement de puissance, malgré l’élargissement géographique de l’UE. Nous assistons plus à une dilution de l’Europe qu’à un agrandissement.

L’Europe fonctionnaliste au bord du ravin

Luuk Van Middelaar, écrivain et philosophe néerlandais, propose une grille de lecture géopolitique qu’il appelle « le passage à l’Europe ». Dans son livre, « Le passage à l’Europe, histoire d’un commencement », il distingue trois discours, trois visions, à la source de l’UE : l’Europe des Etats, l’Europe des citoyens, ou l’Europe des bureaux. L’Europe des Etats renvoi à la vision confédéraliste, celle d’une inter-gouvernementalité pouvant diriger le continent. Celle des citoyens inspire plutôt la vision fédéraliste ; dans laquelle le parlement européen, élu au suffrage universel, serait la représentation du peuple européen unifiant les élites et les espoirs des citoyens. Enfin, l’Europe des bureaux renvoie elle au fonctionnalisme. Cette méthode, inspiré des « petits pas » de Jean Monet consiste à transférer à une bureaucratie européenne non-élue les compétences des Etats. Cette méthode s’est avéré utile au commencement du projet européen. En effet, elle a permis de dépasser les clivages européens et de permettre une impulsion au début du projet. Cependant, devant l’augmentation des prérogatives européennes, notamment de la commission, cette démarche semble inopérante. Ainsi, l’adage qui veut que « la construction européenne est une chose trop sérieuse pour être laissée à la versatilité d’élites élues » semble ne plus être accepté par les peuples européens eux-même, eu égard aux pouvoirs importants de cette même construction européenne sur leur propre vie.

Les allers-retours permanents entre ces trois courants font de l’Europe une construction qui avance par accoues. Ne parvenant pas à cristalliser une identité géopolitique à cause de l’Europe des Etats, l’Europe a laissé un espace majeur à l’Europe des bureaux, et ainsi à une Europe des normes et du soft power. Le seul domaine dans lequel l’Europe trouve aujourd’hui une voix unique c’est avec le commerce. Certaines normes dépassent même déjà les frontières de l’UE, comme par exemple le protocole de Kyoto. C’est alors la première source de puissance de l’Europe, une puissance atteinte par l’influence des normes. Mais cette puissance diffuse ne suffit pas à faire du continent européen une puissance, au sens classique du terme. Sources de débats irrésolus depuis le début de la création européenne, le rapport des européens au temps, à l’espace et à la frontière n’a pas été tranché. Avec l’espace Schengen, les frontières externes du continent n’ont toujours pas été explicitées et les frontières internes paraissent toujours aussi floues.

L’union impossible ou le chacun pour soi ?

En conclusion, on remarque aujourd’hui un fort développement de l’abstention et des sentiments europhobes au sein de la population européenne. Les peuples européens eux-même semblent refuser cette construction européenne sur laquelle ils n’ont pas, plus, d’impact. Une solution envisageable serait de permettre une meilleure représentation des citoyens européens en augmentant les pouvoirs du parlement européen au détriment de la commission européenne. Mais cette solution maintes fois promises ne serait elle pas totalement fantasmée ? Pour que les citoyens dirigent, ils leur faut se rassembler en un peuple. Ce peuple européen existe-t-il ? L’unité du continent européen, si elle peut être souhaitable, est-elle seulement réalisable ? Le miracle européen, cette géographie particulière qui a fragmenté le continent en entités politiques stables et permis la domination du monde par les puissances européenne, ne les empêche-t-il pas aujourd’hui de former un pôle cohérent et uni politiquement ? Face à son impossible union au sein d’un Empire chrétien, les dirigeants européens avait su approfondir leur unité nationale afin de satisfaire leurs intérêts. Quel autres avenir que celui d’une Europe cohérente jamais vu dans l’histoire avons nous aujourd’hui ?

Vincent Tournebize

Sources

Luuk van Middelaar (2009) Trad. du néerlandais par Daniel Cunin et Olivier Vanwersch-Cot, Le Passage à l’Europe. Histoire d’un commencement, 480 pages. (ISBN 978-2-070-13033-7)

Cours magistral de Monsieur Zajec Olivier, « Géopolitique des Relations Internationales », année 2017-2018, semestre 4, Master 2 Relations Internationales, Université Jean Moulin Lyon 3.

http://www.riseofthewest.net/dcfr/lso1997fr/dc243tempsstrat00jul98fr.htm

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