Environnement et conflit : une convergence à plusieurs niveaux

Article soumis par Léo Coqueblin dans le cadre du concours Geolinks sur la Géopolitique de l’Anthropocène. 

« Mais, comme les ressources vitales s’épuisent […], il y aura de plus en plus d’hommes qui disposeront de moins en moins de bases pour assurer leur survie. Il est évident que cela entrainera des conflits violents entre ceux qui prétendent se nourrir sur une seule et même portion de territoire ou boire à la même source en train de se tarir, et il est non moins évident que, dans un proche avenir, on ne pourra plus faire de distinction pertinente entre les réfugiés fuyant la guerre et ceux qui fuient leur environnement, parce que de nouvelles guerres seront dues à ce dernier et que les gens fuiront la violence »[1]. Si certaines données, telles que la quantité de ressources disponibles, prêtent à polémique, il n’en est pas moins certain que le réchauffement climatique et la complexification de l’accès aux ressources participeront à la création d’un bouleversement systémique.

Alors que les ressources se raréfient, que le climat se réchauffe, et que les populations se déplacent de plus en plus, quels sont les liens de causalité existant entre environnement et conflit armé ?

L’environnement est-il créateur indirect de conflits, cause du conflit ? Les conflits ont-ils des conséquences directes sur lui ? Trois pistes, trois niveaux de réflexion, démontrant que les enjeux environnementaux sont directement liés à des enjeux humains.

Le risque environnemental : matrice de l’instabilité

Alors que les façons de faire la guerre ne cessent d’évoluer au rythme du développement technologique, certaines causes ont toujours été et resteront importantes et génératrices de guerre. L’environnement, dans son sens large, en est une : l’espace, les ressources naturelles, l’accès à l’eau, l’alimentation…autant de choses dont l’homme a besoin pour survivre, et dont il ne pourra se passer. Néanmoins, la guerre dite environnementale comporte plusieurs variantes.

L’un des premiers phénomènes générateur de conflits est directement lié au changement climatique. Ce dérèglement planétaire amènera une hausse des températures évaluée à +2°C – une évaluation dans sa forme la plus optimiste, ou moins alarmiste – et donc un certain nombre de bouleversements, tels que la salinisation des terres, la montée des eaux, la recrudescence de catastrophes naturelles de grande ampleur. Certaines de ces conséquences auront donc un impact direct pour les populations sur leur alimentation, pouvant provoquer disettes, famines et pénuries. De la même façon, l’augmentation du nombre et de la fréquence des catastrophes naturelles de grande ampleur dévastera certaines villes, principalement côtières. Tout cela participe donc à engendrer un nouveau phénomène : le déplacement des populations pour des causes environnementales, apportant un nouveau statut, celui de « réfugié climatique ». On peut aussi y adjoindre le déplacement de certaines espèces animales (et notamment certains insectes), pouvant également pousser des populations à migrer. On observe d’ailleurs d’ores et déjà les prémisses de futurs vastes mouvements migratoires en la personne de Ioane Teitiota, un homme originaire des îles Kiribati dans l’Océan Pacifique, espérant devenir le « premier réfugié climatique ».

Dès lors, la question d’éventuels réfugiés climatiques rejoint directement les enjeux actuels des migrations de populations, en provenance de Syrie par exemple. Si les causes du déplacement sont différentes, les solutions à adopter sont sensiblement proches. Ainsi, les États seront confrontés aux mêmes problèmes vis-à-vis des réfugiés climatiques que par rapport aux réfugiés de guerre : capacité d’accueil, moyens disponibles, ressources disponibles, etc… Plus encore, cela provoquera très certainement des problèmes d’exacerbation des nationalismes. En effet, un trop grand nombre de réfugiés aura pour effet ou une abolition du concept même de Nation (lien entre l’État et une identité culturelle commune), ou bien l’effet inverse, un renfermement des peuples et communautés sur eux- mêmes, inspirant rivalités et conflits. La question de ces réfugiés apporte donc une certaine instabilité, puisque si leur déplacement et leur prise en charge sont évidents, une adaptation culturelle de toutes les parties sera nécessaire. A cela, on peut encore ajouter l’impact économique. Les catastrophes naturelles et le déplacement des populations vont bouleverser des systèmes et marchés économiques jusqu’ici bien en place, apportant également de nouveaux problèmes et de nouvelles sources de conflit.

L’insuffisance en ressources, à la fois alimentaires mais également énergétiques, provoquent des crises et pénuries débouchant parfois sur des conflits. La situation du lac Kivu, reliant le Rwanda et la République Démocratique du Congo nous en livre un témoignage morbide. Actuellement, près de 80% de la population rwandaise n’est pas reliée au réseau électrique, et ceux qui y ont accès paient le prix fort. De la même façon, en RDC, la crise énergétique est sans précédent. Bien que le pays possède d’importantes ressources hydroélectriques, le potentiel des chutes d’Inga sur le fleuve Congo est estimé à 40 000 mégawatts, « soit près du double de la plus grande station hydroélectrique du monde, celle du barrage des Trois gorges en Chine ». Pourtant, actuellement, la capacité de la RDC représente à peine 5% de cette valeur. Aux abords du lac Kivu, l’insuffisance énergétique participe à la création d’un climat conflictuel. Le développement du réseau d’électricité favoriserait le développement des villes et de l’économie, et réduirait l’influence de groupes armés qui recrutent auprès d’une jeunesse défavorisée et désabusée.

Le recours aux enjeux environnementaux : un terreau fertile du conflit

 

Alors que la première partie était destinée aux causes intrinsèques des conflits liés à l’environnement, celle-ci entend démontrer que l’environnement constitue également une cause au conflit. Autrement dit, il s’agit de mettre en lumière le fait que la guerre n’est pas forcément une conséquence indirecte de situations environnementales critiques, mais peut également être une conséquence de l’utilisation de l’environnement par les États. Un exemple, sur lequel nous ne reviendrons pas ici, se constitue autour de la polémique ayant suivi l’intervention américaine en Irak, selon certains dires motivée par la volonté de mettre la main sur l’Or Noir plus que par celle de promouvoir la démocratie et amener la paix. On recense ainsi 4 écoles déterminant quels sont les liens de causalités entre guerre et environnement :

– L’école américaine détermine que l’état de criticité de l’environnement et les changements qu’il subit influencent énormément le risque de conflit, et positionnent l’environnement comme cause de la guerre ;

– Le groupe de « Toronto » s’apparente à la situation présentée aux abords du lac Kivu : la situation de l’environnement se combine aux contextes économiques, politiques et sociologiques pour renforcer la pauvreté et créer de l’insécurité ;

– L’école suisse détermine que le conflit environnemental est le résultat d’un enchevêtrement de causes : démographie, identité, migrations, accès et exploitations des ressources ;

– Enfin, pour le groupe « d’Oslo » il s’agit avant tout de répartition géographique. C’est la situation environnementale et sociopolitique d’une population A qui impulsera le fait d’entrer ou non en conflit avec une population B, revendiquant les mêmes privilèges.

L’environnement peut donc être un prétexte à la guerre. Cette guerre peut être la cause d’une volonté d’acquérir des biens ayant une forte valeur économique, comme nous venons de le signifier, ou des ressources nécessaires à la vie telles que l’eau. Il existe donc de nouvelles menaces, lesquelles s’accompagnent de nouvelles armes. En effet, alors que le monde tend à instaurer des dispositifs de lutte contre la prolifération des armes et diverses réglementations visant à limiter leurs utilisations, il n’en reste pas moins que le développement technologique et les avancées scientifiques impulsent de nouvelles façons de penser et de concevoir la guerre, notamment chez les armateurs. Ainsi, à titre d’exemple, le développement de l’intelligence artificielle fait aujourd’hui débat, liée à la très polémique question des « robots tueurs » et autres « drones autonomes ». Pire encore, cela donne lieu à un nouveau type de menace : le bioterrorisme.

Qu’est-ce que le bioterrorisme ? “On peut décrire le bioterrorisme comme étant l’usage d’un micro-organisme dans l’intention avouée de causer une infection afin d’atteindre certains objectifs”. En d’autres termes, il s’agit de l’utilisation à des fins meurtrières d’organismes biologiques, naturels ou modifiés. Il s’agit d’une forme de terrorisme par empoisonnement direct, par diffusion et propagation de maladie, ou par infection de l’environnement (contamination d’aliments par exemple). Mais si le bioterrorisme existe, c’est avant tout car les avancées scientifiques lui en ont donné les armes. Il s’agit d’armes dites de « destruction massive », l’armement NRBC : nucléaire, radiologique, biologique/bactériologique, et chimique. Ici seules nous intéressent les armes biologiques et bactériologiques, car il s’agit d’instruments de mort directement conçus et dérivés depuis l’environnement. Les agents biologiques nécessaires à la conception de ce type d’armement sont des toxines ou des organismes vivants. Les toxines sont communément appelées «poisons», il s’agit d’organismes non-vivants, mais issus d’organismes vivants, tels que les plantes (toxine botulique, ricine). La plupart d’entre elles sont cependant d’origines chimiques, amincissant la frontière avec les armes de type chimiques. A l’inverse, les organismes vivants utilisés pour la conception de telles armes sont variés :

– Les bactéries, sont à l’origine de nombreuses maladies épidémiques, telles que la peste ou l’anthrax

– Les virus véhiculent des maladies et se propagent à grande vitesse, comme c’est actuellement le cas pour Ebola en Afrique ou la fièvre jaune.

– Les champignons ont des effets dévastateurs au niveau environnemental, et plus particulièrement sur les cultures agricoles.

– Les rickettsies sont des bactéries parasitaires intracellulaires également à l’origine de certaines maladies

Le recours à ces bactéries et toxines provoquent de graves catastrophes humanitaires, et par conséquent, le développement des armes biologiques est strictement réglementé à 
travers la « CONVENTION SUR L’INTERDICTION DE LA MISE AU POINT, DE LA FABRICATION, DU STOCKAGE ET DE L’EMPLOI DES ARMES CHIMIQUES ET SUR LEUR DESTRUCTION » de 1972, bien que des négociations sur ce sujet aient vu le jour dès 1925. Pourtant, malgré les risques que comportent de telles armes, certains États comme les États-Unis ou la Russie continuent d’en développer à profusion, en particulier sous forme de gaz neurotoxique, particulièrement létal.

Conséquences environnementales des outils de la guerre

L’apparition de nouveaux types de conflits, et in extenso de nouveaux types d’armes, débouche inévitablement sur de nouvelles menaces, auxquelles la sphère politique doit pallier. Avant tout, le danger est humain, les guerres dues à la raréfaction ou à la difficulté d’accès aux ressources ne pouvant déboucher que sur un partage ou sur une extermination, sous peine de voir les conflits perdurer. Plus inquiétant encore, le développement de la science permet le perfectionnement des armes biologiques et bactériologiques. De grande ampleur, ces armes peuvent facilement annihiler toute la population d’une grande ville, et rapidement. Elles sont souvent moins chères que des armes traditionnelles, simples d’utilisation et plus discrètes.

Pourtant, l’homme n’est pas la seule et unique victime de la guerre et du développement de nouvelles armes. Ironie du sort, l’environnement qui a servi à créer ces armes est également directement touché par leur utilisation. Revenir sur les effets de l’utilisation de l’arme nucléaire serait futile, tant les dégâts que peuvent causer cette arme sont explicites depuis que « Big Boy » a heurté Hiroshima. C’est « la fin acceptée de l’humanité » comme l’exprimait Théodore Monod. En revanche, s’inquiéter du nucléaire est dérisoire au regard du fait que chaque jour des scientifiques manipulent des agents biologiques capables de décimer la planète entière. De la même façon, les armes chimiques ont des conséquences désastreuses sur l’environnement : pollution de l’eau, pollution de l’air, pollution des sols… tout cela contribue à contaminer les produits agricoles, que nous retrouvons ensuite dans nos assiettes. Les dioxines par exemple, constituent un groupe d’éléments chimiques particulièrement néfastes pour l’environnement, puisqu’elles s’accumulent à la fois dans les végétaux et les animaux, ensuite ingérés par l’homme. Elles sont hautement toxiques, et provoquent des effets dévastateurs sur l’homme : cancers, troubles immunitaires et hormonaux, et pire, un impact important sur la procréation.

L’Histoire nous livre l’un des témoignages les plus explicites des dangers de la dioxine, un cas d’étude qui illustre parfaitement notre propos : la guerre du Vietnam. Avec ses jungles luxuriantes et son climat tropical très humide, combinés à une culture de la guérilla vietnamienne, le Vietnam s’est révélé être un territoire particulièrement hostile aux déploiements américains destinés à combattre le Viet Minh. N’ayant pas l’avantage du terrain, ceux-ci ont largué approximativement 80 millions de litres d’ « agent orange », un composé chimique, puissant défoliant, initialement utilisé comme herbicide, et employé dans ce contexte afin de détruire l’épaisse végétation dans laquelle les Viêt-Congs se cachaient. Cependant, des études ont révélé une présence importante de dioxine dans cet agent, le rendant particulièrement toxique. Ainsi, 40 ans après la fin de la guerre, le Vietnam souffre encore de ses conséquences : on relève encore actuellement des traces de dioxine dans les cultures et produits alimentaires, le nombre de cancers ne cesse de croître, et de plus en plus d’enfants naissent avec des malformations. Les États-Unis refusent d’admettre une quelconque responsabilité.

Autre cas d’étude, le recours aux armes à « uranium appauvri » durant la Guerre du Golfe de 1991. Des bilans environnementaux soulèvent encore aujourd’hui des traces dans l’environnement, témoin d’une contamination des sols et de l’eau. De plus, ces armes ayant servi à incendier des puits de pétroles au Koweït, les fumées se sont envolées pour stagner dans l’atmosphère, accentuant encore un taux de pollution dont les effets se font toujours ressentir. Enfin, il convient de souligner l’existence d’une autre arme, dont l’utilisation créé une polémique conspirationniste : l’arme climatique. La théorie des chem-trails (traînées chimiques), consiste en la maîtrise du climat. Il s’agit d’une théorie complotiste déterminant que, suite à de lourdes recherches ayant démarré durant la Guerre froide, le gouvernement et les militaires américains répandraient dans l’atmosphère des produits chimiques : des métaux lourds notamment, ainsi que d’autres éléments chimiques néfastes pour la santé et pour l’environnement. Les fins supposées du recours à de telles armes seraient de pouvoir contrôler l’économie, la démographie et le climat, soit s’octroyer un droit de regard sur qui peut survivre, ou non. S’il ne s’agit que d’une théorie, elle est révélatrice d’une croyance qui tend à se populariser, celle que l’homme utilise des techniques qu’il ne maîtrise pas, en somme, qu’il joue à être Dieu.

« L’anthropocentrisme moderne, paradoxalement, a fini par mettre la raison technique au- dessus de la réalité, parce que l’être humain « n’a plus le sentiment ni que la nature soit une norme valable, ni qu’elle lui offre un refuge vivant. Il la voit sans suppositions préalables, objectivement, sous la forme d’un espace et d’une matière pour une œuvre où l’on jette tout, peu importe ce qui en résultera »[2].

Auteur: Léo Coqueblin 

Junior Analyst en Intelligence Stratégique à Entreprise & Diplomatie (Groupe ADIT)
Licence d’Histoire – Sciences-po ; Master 1 Relations Internatione Sécurité et Défense, Lyon 3 ; Master 2 PSAPI Expertise Internationale, Lyon 3. 

Notes de bas de page: 

[1] WELZER H., Les guerres du climat, Folio Gallimard, Francfort, 2008 (trad. 2009), p. 15-16

[2] Pape François, « Lettre encyclique Laudato’ Si », Chapitre 3, Article 3

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