Sunnisme et chiisme

Attentats au Liban, en Turquie, en Libye, combats sanglants au Yémen, attentats au Pakistan en 2013 et dans d’autres pays du Moyen-Orient (Irak et Syrie) ;  bien plus que le conflit israélo-palestinien, c’est l’affrontement fratricide et plus que millénaire entre les deux plus grandes branches de l’islam, sunnite et chiite, qui façonne aujourd’hui les conflits de la région proche et moyen-orientale et engendre des répercussions sanglantes. Notamment entre les deux grandes puissances rivales, l’Arabie saoudite et l’Iran.

Pourtant, ces deux populations sont issues de la même confession : l’islam. Comment alors expliquer cette guerre fratricide entre deux branches d’une même religion ? Pourquoi et en quoi s’opposent-elles?

I) Les différentes branches de l’Islam

Les trois principales branches de l’islam sont le sunnisme, le chiisme et le kharidjisme (ibadisme). Le sunnisme et le chiisme sont les deux principaux courants, représentant respectivement entre 80% et 15% des fidèles.Répartition des différentes branches de l'Islam

Si les chiites représentent aujourd’hui moins de 15 % des 1,2 milliard de musulmans à travers le monde, leur nombre demeure toutefois majoritaire (70 %) sur les rives du Golfe, où est concentrée plus de la moitié des ressources pétrolières mondiales. Ainsi, les chiites représentent 98 % de la population iranienne, 75 % à Bahreïn, 54 % en Irak, 30 % au Liban, 27 % aux Émirats, 25 % au Koweït, 20 % au Qatar, en Afghanistan et au Pakistan, et 10 % en Arabie saoudite.

Cependant, un pays où une majorité de musulmans est chiite ou sunnite ne se traduit pas par son contrôle de l’autorité politique. En effet, au sein des pays du Golfe, les chiites (qui résident surtout dans les régions pétrolifères) restent socialement et politiquement opprimés par un pouvoir central sunnite qui les considère comme des “hérétiques. «L’Iran est le seul pays où la religion d’Etat est le chiisme», rappelle Laurence Louër, chargée de recherches Sciences Po-Ceri-CNRS.

Si les deux courants de l’islam se réclament du même socle, ils se fracturent sur plusieurs questions : tout d’abord le rôle des imams. Les sunnites considèrent le Coran comme une œuvre divine: l’imam est un pasteur nommé par d’autres hommes, faisant office de guide entre le croyant et Allah pour la prière. “Dans le sunnisme, il n’y a pas d’intermédiaire entre le croyant et Dieu, et donc pas de clergé”, explique Antoine Sfeir dans “L’islam contre l’islam”. Les chiites, eux, considèrent l’imam, descendant de la famille de Mahomet, comme un guide indispensable de la communauté. Il est le chef temporel et spirituel désigné par Dieu lui-même. C’est pourquoi leur clergé est très structuré.

Conséquence pratique : alors que les sunnites acceptent que les autorités religieuses et politiques soient confondues en une même personne, les chiites prônent une séparation claire. Ainsi, la question de l’imanat est à l’origine d’une grande fracture théologique entre les deux principales branches de l’islam. Alors que les deux islam ignorent le concept de laïcité, que ce soit sous forme d’une distinction ou d’une séparation entre le temporel (l’Etat) et le spirituel (l’Eglise).

Autre différence notable, le développement chez les chiites de l’ijtihad (effort de réflexion, entrepris pour interpréter les textes fondateurs de l’islam et en déduire le droit musulmans ou pour informer le musulman de la nature d’une action), auquel ont renoncé les sunnites dès le XIe siècle. Cette démarche est motivée par la croyance dans le retour au douzième imam : le mahdi. Ainsi, les chiites attendent depuis 874 le retour du douzième imam, Mohammad al-Mahdi, disparu à l’âge de cinq ans, qui est censé introduire justice et bien-être sur terre. “Viendront ensuite la fin du monde et le temps du jugement dernier.”, explique Antoine Sfeir politologue franco-libanais dans son livre “L’islam contre l’islam”.

De plus, il y a la différence entre la prédétermination pour les sunnites contre l’action pour les chiites. En effet, le chiisme pratique la méthode du Kalam (discussion, dialectique), qui insiste sur le raisonnement, l’argumentation, le libre arbitre et le caractère créé du Coran, à l’opposé du sunnisme. Les chiites croient en la liberté de la volonté individuelle. Le sunnisme vient de Sunna, c’est-à-dire la Tradition du Prophète, qui comprend ses paroles, ses actes et ses pratiques. Être musulman sunnite revient davantage à perpétuer mimétiquement la Tradition du Prophète. Les sunnites croient que le Coran (la parole divine) n’a pas été créé, et que l’univers et l’Histoire sont prédéterminés.

Enfin, les pratiques religieuses diffèrent également, les chiites pratiquant par exemple des rituels de mortification pendant l’Achoura.

II) Origine de la scission

A la mort du prophète Mahomet en 632, la question de sa succession n’est pas réglée. Trop absorbé par les conquêtes militaires et par la prédication, le Prophète n’a pas eu le temps de désigner son successeur. Ses fidèles vont alors se déchirer sur son identité. «Ceux qui deviendront les chiites estiment qu’il faut choisir son successeur dans sa lignée en désignant son cousin et gendre, Ali, alors que ceux qui deviendront les sunnites pensent que Mahomet n’a pas désigné de successeur pour laisser volontairement le choix parmi ses plus fidèles et courageux compagnons», explique Laurence Louër.

Ces derniers l’emportent et Abou Bakr est nommé premier «calife» («successeur» en arabe) en 632. En 646, l’assassinat du troisième calife permettra finalement à Ali d’accéder au pouvoir. Il est à son tour assassiné en 661. Ce conflit de succession engendre une scission fondamentale au sein de l’islam: les chiites d’un côté, qui reconnaissent Ali comme premier successeur de Mahomet, les sunnites de l’autre, qui ne voient en Ali que le quatrième calife à qui succède la dynastie des Omeyyades.

III) Evolutions et conséquences de la scission

Comme l’analyse Christophe Ayad, journaliste au Monde, les querelles entre chiisme et sunnisme tiennent moins du différend religieux que d’un conflit politique entre deux modèles, deux ensembles géopolitiques. C’est l’affirmation dans les années 1960 des salafistes et autres groupes radicaux (le mouvement wahhabite en Arabie saoudite, les Frères musulmans en Egypte et en Syrie) qui a réveillé dans les pays sunnites l’antique détestation des chiites, minoritaires de l’islam, réputés déviants et hérétiques. L’inquiétude des sunnites a atteint son apogée avec la Révolution islamique d’Iran, en 1979, et la volonté de l’ayatollah Khomeiny d’exporter son modèle à l’ensemble du monde musulman. S’estimant menacées, les monarchies du Golfe ont alors soutenu en 1980 (avec l’accord de l’Occident) l’invasion de l’Iran par l’Irakien Saddam Hussein. La guerre entre l’Irak et l’Iran a duré huit ans et fait plus d’un million de morts. Dans les pays du Golfe, l’oppression sociale et politique des minoritaires chiites par le  pouvoir central sunnite n’a cessé de s’aggraver.

Le jeu des alliances régionales a ensuite compliqué la donne. Si la République islamique d’Iran n’est pas parvenue à exporter sa révolution, elle a trouvé dans le Hezbollah chiite libanais, chez les alaouites (secte issue du chiisme) au pouvoir en Syrie et dans le gouvernement chiite irakien de solides alliés pour étendre son influence régionale. Au détriment des populations sunnites de ces pays qui se sont retrouvées discriminées à leur tour.

Si les chiites sont minoritaires dans la région du Moyen et du Proche Orient, il se dessine depuis quelques années l’idée d’un « croissant chiite », expression née dans la bouche du roi Abdallah II de Jordanie en 2004, qui rassemblerait l’Iran, le Pakistan, l’Irak, la Syrie et une partie du Liban (avec le Hezbollah). Cet arc chiite est devenu un élément déterminant dans les rapports de force au Moyen-Orient.

Cette guerre entre les deux principales forces confessionnelles de l’islam a fait le lit des islamistes de Daesh. Jouant sur le sentiment d’exaspération et d’oubli des populations sunnites de Syrie et d’Irak, les djihadistes ont d’abord été accueillis en libérateurs. En juillet 2014, ils ont proclamé le rétablissement du «califat islamique», représentant l’âge d’or de l’islam sunnite, disparu en 1924 avec le démantèlement de l’Empire ottoman.

Conclusion

Les particularités doctrinales et les différences théologiques entre ces deux courants de l’islam reposent donc sur une querelle de succession, vieille de plusieurs siècles. Ainsi, on peut dire qu’ils se sont construits sur un socle politique, et non religieux comme ils le prétendent.

Sunnites et Chiites ne s’acceptent pas et n’hésitent pas à recourir à la violence pour imposer aux autres leur idéologie respective. Cette situation influence la géopolitique du Moyen Orient, surtout dans des pays comme l’Irak et le Liban où les tensions pèsent sur les populations.

Les répercussions de cette guerre fratricide expliquent en partie la montée en puissance de l’organisation État Islamique. En effet, ces derniers ont profité des mouvements de contestations politiques et sociaux pour s’imposer sur la région et rallier à leurs causes et idéologies les populations opprimées. Ce conflit pose donc un problème majeur, non seulement pour la stabilité et le devenir de cette région, mais aussi pour le reste du monde, Daesh démontré sa capacité à frapper au delà de sa région d’assise, en France notamment.

Différends politiques, guerres de succession, populations opprimées et montée de l’Etat Islamique; tout cela nous amène à nous poser la question de savoir si le conflit au Moyen-Orient à quelque chose à voir avec l’Islam?

 

Annexes

 

Bibliographie et sitographie :

http://www.lepoint.fr/monde/sunnites-contre-chiites-pourquoi-les-musulmans-se-font-la-guerre-19-03-2013-1643068_24.php

http://www.geolinks.fr/actualite/le-sunnisme-et-le-chiisme-un-clivage-source-de-tensions/

http://www.20minutes.fr/monde/1276073-20140119-20140119-islam-pourquoi-sunnisme-chiisme-sopposent-ils

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/06/20/au-fait-quelle-difference-entre-sunnites-et-chiites_4442319_4355770.html

http://www.linternaute.com/savoir/idee-religion/dossier/sunnisme-chiisme/deux-courants.shtml

http://www.slate.fr/story/100265/sunnites-chiites-guerre-fratricide-millenaire

http://www.lesclesdumoyenorient.com/Sunnisme-et-chiisme-differences.html

Ouvrage : « L’Islam contre l’Islam » Antoine SFEIR – Édition Grasset – 16/01/2013

 

Organigramme : répartition des différentes branches de l’islam

Organigramme des différentes branches de l'Islam

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