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Escalade et désescalade de la violence

 

 

“La violence se donne toujours une contre-violence, c’est-à-dire pour une riposte à la violence de l’autre” (Jean Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, 1960). Le soulèvement des peuples face à l’oppression coloniale, la première intifada en Palestine témoignent de l’utilisation de la violence face à la violence. Aujourd’hui, le Moyen-Orient est le théâtre de la violence, les guerres religieuses entre chiites et sunnites, le conflit israélo-palestinien, la guerre syrienne, la lutte contre daesh ne laissent planer aucun espoir pour une paix réelle.

La violence peut être définie comme: “l’ensemble des actes caractérisés par des abus de la force physique, des utilisations d’armes, des relations d’extrême gravité” (Larousse). Le gain de tension, amenant à une intensification de la violence au cours d’une période définira l’escalade et par extension la période d’apaisement définira la désescalade. L’Etat joue un rôle prépondérant dans l’utilisation de la violence puisque selon Max Weber, l’Etat possède le monopole de la violence et est légitime quant à l’utilisation de celle-ci. Dans le Savant et le politique, il définit l’Etat de la manière suivante: « un Etat est une communauté humaine qui revendique le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné ».

Dans notre étude nous étudierons la crise des missiles de Cuba de 1962 qui aurait pu entraîner le monde dans une guerre nucléaire. Cette crise représente parfaitement l’escalade de la violence entre deux Etats fondamentalement opposés sur le plan politique. Enfin nous approcherons la désescalade de violence à travers la Détente de 1963 à 1979 qui désigne la période de rapprochement entre le bloc de l’est et le bloc de l’ouest.

La crise des missiles de Cuba

 

Avec l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir à Cuba en 1959 soutenu par la majorité du peuple cubain, les Etats-Unis craignent une perte d’influence sur la politique de ce territoire qui était sous leur contrôle durant les années 1950. Plusieurs manœuvres américaines pousseront le gouvernement cubain à se tourner vers Moscou notamment le fiasco du débarquement de la baie des cochons en 1961 pour renverser le gouvernement cubain. Le début de la crise est marqué par l’opération Anadyr lancée par Nikita Khrouchtchev en mai 1962 qui envoie 50 000 soldats à Cuba et prévoit d’y installer du matériel militaire lourd.

En août 1962, des avions de reconnaissance de la CIA U-2 survolent Cuba et repèrent l’installation de rampes de lancement de missiles. Les cubains qui émigrent en Floride témoignent de l’afflux de matériel d’armement soviétique sur l’ile ce qui a pour effet de renforcer la surveillance américaine sur le sol cubain. Les agents de la CIA informent le gouvernement américain que des missiles circulent sur les routes de l’île, ils sont en effet acheminés vers différentes bases militaires. Ayant connaissance des ces informations, le gouvernement américain ne s’inquiète pas puisque ces missiles ne concernent qu’un éventuel débarquement américain à Cuba.

John McCone directeur de la CIA pense que l’URSS veut faire de Cuba une base militaire pour ses missiles offensifs. Kennedy met alors l’URSS en garde contre toute velléité d’aller au delà (des missiles défensifs). Il déclare que rien ne prouve la présence de missiles offensifs mais s’il en était autrement les conséquences pourraient être sans précédent.

Les Etats-Unis qui redoutent tout de même une crise diplomatique si un U-2 se faisait abattre par un missile défensif soviétique interrompent les missions de reconnaissance au dessus de l’île en septembre 1962. Dans un même temps, un avion de reconnaissance américain photographie au dessus de l’atlantique un cargo soviétique en route vers Cuba chargé de missiles nucléaires. Malgré la possibilité d’un possible incident diplomatique J.F Kennedy donne son accord pour l’envoie d’un avion de reconnaissance. Le 14 octobre 1962 décolle un U-2 au dessus de la pointe ouest de l’île et parvient à photographier à proximité de San Cristobal la construction de bases de lancement de missiles offensifs à moyenne portée (SS4).

Le 18 octobre Kennedy reçoit le ministre des affaires étrangères soviétiques Andreï Gromyko qui se livrera à la masirovska, l’art de la désinformation militaire. Messager de Khrouchtchev, il explique à Kennedy que le déploiement d’armement soviétique n’est que purement défensif. Arthur Lundhal chef de l’interprétation photographique de la CIA fourni de nouvelles preuves venant corroborer les doutes américains quant au discours de Gromyko. Il découvre sur les photos des missiles SS5 qui ont une portée de 3 500 kilomètres mettant ainsi la quasi totalité du territoire américain sous une menace soviétique directe.

Trois possibilités se présentent alors au gouvernement américain: envahir Cuba, diriger une frappe aérienne détruisant les rampes de lancement, établir un blocus des cargos soviétiques transportant les armes. Les conseillers de Kennedy lui préconisent l’usage de la force soit par le biais du débarquement soir par le biais de frappes aériennes mais le Président redoute une contre attaque soviétique à Berlin. Le gouvernement américain optera donc pour le blocus maritime. Dans le discours du 22 octobre 1962, Kennedy déclare: “une quarantaine va être instaurée sur toute cargaison de matériel militaire à destination de Cuba”.

En parallèle, l’armée américaine prend place dans plusieurs positions stratégique du monde en cas de conflit ouvert. C’est la plus importante mobilisation depuis la 2nd guerre mondiale. La marine américaine se place dans l’océan atlantique, une partie de l’aviation américaine chargée d’ogives nucléaires met le cap sur le cercle polaire en attendant l’ordre d’attaquer l’URSS en cas de conflit et les missiles nucléaires américains des différentes bases sont prêts au lancement. Avec le déploiement d’armement soviétique à Cuba et le déploiement de l’armée américaine, la stabilité du monde ne tient qu’à un fil, en l’espace de quelques jours le monde est au bord du chaos.

Le 24 octobre, la stratégie du gouvernement américain porte ses fruits, plusieurs cargos soviétiques transportant du matériel militaire offensif font demi-tour avant d’arriver à la ligne de blocus. Néanmoins, la crise n’est pas terminée puisque les missiles de Cuba sont toujours sur les rampes de lancement et orientés vers le sol américain. Le 25 octobre, Adlai Stevenson ambassadeur des Etats Unis aux Nations Unies demande ouvertement à son homologue soviétique Valerian Zorin lors de l’Assemblée Générale des Nations Unies: “Mr Zorin, niez-vous que l’URSS ait installé des missiles de portée moyenne et intermédiaire à Cuba ? N’attendez pas la traduction, oui ou non ?” Zorin ne souhaitera pas répondre mais Stevenson appuiera ses propos avec les photographies prises par les avions d’espionnage de la CIA.

La crise des missiles atteint son paroxysme lorsqu’un avion de reconnaissance américain est abattu par un missile de défense soviétique au dessus de Cuba. Depuis le 18 octobre la tension entre les deux superpuissances n’a fait que monter, la guerre semble la seule issue. Malgré la pression de ses conseillers et des généraux, Kennedy souhaite résoudre le conflit de façon diplomatique, il craint que toute intervention à Cuba ne plonge le monde dans le chaos le plus total. Il posera alors un ultimatum à Khrouchtchev qui explique dans son livre “Souvenirs”:

“Le président Kennedy, dans un ultimatum, exigea que nous retirions les fusées et les bombardiers amenés à Cuba. Je garde un souvenir très vif de ces journées. Je me rappelle particulièrement cet échange avec Kennedy parce que j’en pris moi-même l’initiative et que, dans la mesure où c’est moi qui envoyais les messages et recevais les réponses, je restais jusqu’au bout au coeur de l’action. Je revendique l’entière responsabilité du contact direct qui s’établit entre le président Kennedy et moi-même au moment le plus crucial et le plus dangereux de la crise […]”.

Dans la négociation, l’avantage de Kennedy réside dans la puissance de l’équipement américain par rapport à celui des soviétiques. De ce fait, Kennedy pense que Khrouchtchev reviendra sur ses positions et souhaitera négocier de façon diplomatique avec lui. Finalement le 28 octobre sous promesse de ne pas envahir Cuba, et avec le retrait de ses missiles en Turquie les Etats-Unis obtiennent les désassemblages des rampes de missiles à Cuba.

Raymond Aron qui avait défini la guerre froide comme “paix impossible, guerre improbable” a failli voir cette expression tomber à l’eau suite à la crise des missiles de Cuba. Le manque de communication entre les deux superpuissances combiné à l’ego fort des deux nations a conduit à une escalade de violence qui aurait pu bouleverser la face du monde. Suite à la crise de 1962, le bloc de l’est et de l’ouest ont cherché à se rapprocher ce qui a conduit à la période dite de “Détente”.

 

La Détente 1963-1979

 

Le dégel des relations entre les Etats-Unis et l’URSS s’est installé en 1963 après la crise des missiles de Cuba. Aucune des deux nations n’est prête à prendre le risque d’un conflit nucléaire et c’est ce qui amorcera le processus de détente. La détente ne verra pas le jour uniquement grâce aux concessions des deux superpuissances, l’Europe et la Chine joueront également un rôle essentiel. La détente n’est en revanche pas synonyme de paix, chaque bloc conserve son ambition de l’emporter sur l’autre. Au début de cette période, la question de confiance sera un enjeu de taille, notamment pour les américains; peuvent-ils réellement faire confiance aux soviétiques qui ont essayé de les duper à Cuba en plaçant des missiles offensifs?

Kennedy sera le précurseur de ce processus d’apaisement avec Moscou, il proposera une stratégie de paix et prendra l’initiative d’arrêter les essais nucléaires dans l’atmosphère. Processus que Khrouchtchev acceptera, en juin 1963 la “ligne rouge” sera établie, ainsi la Maison Blanche et le Kremlin pourront se concerter et éviter une diplomatie “au bord du gouffre”. Les changements des gouvernements suite à l’assassinat de Kennedy et à la destitution de Khrouchtchev ne changeront pas la ligne directrice entamée par les deux nations.

D’autres puissances ne souhaitent pas se voir influencée par les Etats-Unis et l’URSS en matière de politique extérieur. La France du Général de Gaulle refusera catégoriquement l’hégémonie américano-soviétique, et amorcera le retrait de la France de l’OTAN en 1966. De Gaulle s’oppose à la fois à la guerre du Viêt Nam menée par les Etats-Unis et au régime totalitaire communiste installé par l’URSS. La stabilisation politique de l’Europe est primordiale pour le Général de Gaulle qui souhaite voir la Russie se rapprocher de l’Europe sur le plan économique et politique. Sa rencontre à Moscou avec Brejnev marquera la détente en Europe. Le 28 avril 1969 De Gaulle se démet de ses fonctions et Willy Brandt prendra le relais en matière de stabilité politique en Europe avec l’Ostpolitik. Cette politique “tournée vers l’est” permettra à trois traités de voir le jour. Premièrement, le traité germano-soviétique de 1970 reconnaissant l’inviolabilité des frontières européennes et le statut quadripartite de Berlin. Deuxièmement, le traité germano-polonais de 1970 où la RFA reconnaît l’Oder-Neisse (frontière entre l’Allemagne et la Pologne). Troisièmement, l’accord quadripartite sur Berlin de 1971 où l’URSS s’engage à ne plus entraver la libre circulation entre la RFA et Berlin-ouest, et à améliorer la situation résultant de la présence du mur de Berlin. En 1972, le traité fondamental voit également le jour, la RDA et la RFA sont alors tous les deux admises à l’ONU en 1973. Willy Brandt recevra le prix Nobel de la paix en 1971 pour sa réussite quant à l’instauration de la détente en Europe.

Dans un même temps, les Etats-Unis et l’URSS éprouvent des difficultés économiques. La course à l’armement représente des dépenses faramineuses, ajouté à cela la guerre du Viêt Nam et la conquête spatiale pour les Etats-Unis et les pertes agricoles pour l’URSS qui l’oblige à se tourner vers l’ouest, la pérennité financière des deux puissances est donc en jeu. Afin de réduire leurs dépenses respectives en armement les accords de SALT 1 signés par Nixon et Brejnev verront le jour le 26 mai 1972 à Moscou. Les accords de SALT permettent alors de contenir le déploiement, la diffusion et la croissance des arsenaux nucléaires des deux pays. Enfin le traité ABM (Anti-Balistic Missile) a permis la limitation du nombre de missiles des deux nations. Les accords de SALT 1 combinent à la fois la limitation d’armes défensives et offensives.

Après 1973 et le choc pétrolier la récession se fait sentir dans les deux camps et fait ressortir le doute quant à la détente. D’autant plus que l’instabilité politique fait perdre une certaine crédibilité, d’un côté le Watergate et la démission de Nixon et de l’autre la perte d’influence de Brejnev du fait de son âge. Les accords de SALT 2 verront le jour dans la continuité des accords de SALT 1 en 1979 en limitant le nombre de bombardier et de lance-missiles stratégiques. Cependant en opposition à l’invasion de l’Afghanistan par les soviétiques le Sénat ne ratifiera pas le traité bien que les Etats-Unis le respecte.

La guerre d’Afghanistan marquera la fin de la détente et ce pays se verra être le théâtre de la guerre froide entre soviétiques et moudjahidines soutenus par les Etats-Unis.

En 1962, la non-communication entre les deux superpuissances, la recherche de zones d’influences supplémentaires ainsi que leur égo a failli amener le monde à une guerre nucléaire. La capacité des deux nations à gérer une crise a été mise à rude épreuve même si les Etats-Unis et l’URSS n’étaient pas prêts à entamer une guerre nucléaire. L’épisode de la crise des missiles de Cuba, synonyme d’escalade violence permettra d’instaurer une période de détente faisant suite à la coexistence pacifique post deuxième guerre mondiale. Cette période de désescalade de violence a vu le jour grâce au gouffre budgétaire que représentait l’extension des zones d’influence et la course à l’armement pour les deux nations. Instiguée par le Général de Gaulle et Willy Brandt en Europe, les chefs d’état des deux blocs ont aussi initiée un processus d’apaisement avec les accords de SALT limitant l’armement nucléaire. La détente fut une réussite avec la réduction du risque de guerre, le dialogue instauré (ligne rouge, accords) permis de stabiliser la situation de Berlin (Ostpolitik). Cette période bien que bénéfique n’a pas abouti à la paix, la recherche de zones d’influence et l’opposition des systèmes politiques étant toujours le nerf de la guerre. Les tensions reprendront alors en 1979 lors de l’invasion de l’Afghanistan par les soviétiques afin d’étendre leur hégémonie au Moyen-Orient.

 

Annexes:

Une image prise par un avion de reconnaissance U-2 de la CIA à Cuba en septembre 1962

rampes-lancement-cuba

 

Le bras de fer politico-nucléaire entre Khrouchtchev et Kennedy

(Leslie G. Illingworth, Daily Mail, 29 octobre 1962)

caricature-bras-de-fer-cuba-nucleaire

 

 

La portée des missiles soviétiques SS4 et SS5 depuis Cuba

portee-missiles-cuba

 

Le Général De Gaulle et Willy Brandt instigateurs de la Détente en Europe

Willy Brandt, Bundesminister des AuswŠrtigen (r.) im GesprŠch mit Charles de Gaulle, PrŠsident Frankreichs, vor dem Elyse-Palast (Antrittsbesuch der neuen Regierung der Gro§en Koalition).

Sources:

 


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