Recrudescence de la prostitution enfantine : La Grèce, une situation d’urgence révélatrice d’une dynamique européenne de l’invisibilité

 Par Clara Le Parc 

A l’approche imminente de la campagne électorale européenne, la question migratoire continue de faire couler beaucoup d’encre. En proie à une vague populiste, l’Union européenne (UE) n’échappera pas au débat. Pourtant, fort est à parier que certaines facettes de ce défi demeureront tapies dans l’ombre. 

 Au croisement de la violence sexuelle et de la déshumanisation, la prostitution enfantine persiste et ne cesse de se renouveler. Les chiffres sont frappants : une personne sur deux qui se prostitue est un enfant[1]. Au cours d’une année, un enfant prostitué vend ses services sexuels à 2 000 hommes[2]. Selon Interpol, un proxénète installé en Europe, tire approximativement un profit de 110 000 euros par an et par jeune fille[3]. Ces enfances sont dévastées par une soumission aux règles insensibles de l’offre et de la demande, qui ne visent qu’à maximiser les profits sur le marché du sexe. 

 Dans ce contexte, l’UE, connaissant une augmentation conséquente des flux migratoires depuis 2015, a vu le nombre de mineurs non-accompagnés arrivant sur son territoire se multiplier. Cette tendance laisse alors place nette à un véritable vivier dans lequel les prédateurs sexuels plongent leur filet. Désormais, la traite d’enfants à des fins d’exploitation sexuelle est devenue l’une des entreprises criminelles qui se développe le plus rapidement, et ce même au sein de nations fondées sur la dignité de la personne humaine[4]. Les rapports rendus par EUROPOL, EUROJUST, ainsi que par la Commission européenne sont alarmants. Comment comprendre la résilience de cette forme d’esclavage au sein de sociétés qui y sont pourtant culturellement profondément opposés ? Chaque faille systémique se révèle être un véritable tremplin pour ce fléau endémique. Principale porte d’entrée vers l’Europe, le cas de la Grèce se veut particulièrement intéressant pour répondre à cette question, tout en mettant en exergue une corrélation pertinente.

 Ainsi, en quoi la Grèce, initialement considérée comme un terreau fertile au développement de la marchandisation sexuelle des enfants, par sa confrontation à l’intensification des flux migratoires, permet-elle de mettre en exergue la responsabilité de l’Union européenne dans la recrudescence de la prostitution enfantine ? 

 Zone propice au déploiement des transactions sexuelles impliquant des enfants, l’intensification des flux migratoires en Grèce a inéluctablement engendré l’accroissement du nombre potentiel de victimes de ce commerce (I). Pourtant, en dépit de la prévisibilité de ce problème, l’arsenal juridique européen, couplé aux actions menées sur le terrain, font preuve d’une relative inefficience, laissant alors apparaître la prévalence des intérêts nationaux sur l’intérêt fondamental des enfants (II). 

I – La Grèce, un terreau fertile au fléau de la prostitution enfantine nourri par l’intensification des flux migratoires

Une épineuse prostitution enserrée entre présence assumée et instruments juridiques prohibitifs 

 Aucun Etat ne peut se vanter de ne pas connaître l’exploitation sexuelle. Ce phénomène est mondial, son origine est universelle. Pourtant, certains territoires semblent plus propices à voir se développer la prostitution des enfants. Les conflits armées, les catastrophes naturelles, l’appauvrissement et l’endettement de couches plus larges de la société, en impliquant une désintégration des structures sociales et familiales, favorisent l’expansion de cette forme de commerce. 

 En ce sens, la pauvreté, le chômage sont désormais des problèmes communément associés à la Grèce[5]. Nul ne saurait le contredire. Moins évoquée, la corruption, est elle aussi un élément fréquemment présent dans les pays gangrénés par la marchandisation sexuelle des enfants. Ainsi, les pays d’Europe de l’Est, tels que la Roumanie, l’Ukraine ou bien la Lituanie, qui recensent des taux de prostitution parmi les plus élevés d’Europe, font face à une importante corruption. Ces derniers résultent principalement des conflits intra et inter-étatique liés à la difficile transition au lendemain de l’effondrement de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Au contraire, la Suède, dont les politiques de lutte contre la prostitution des enfants sont régulièrement saluées par le Conseil européen, figure parmi les huit pays les moins corrompus selon l’ONG Transparency International. Si la corrélation entre taux de corruption du secteur public et accroissement de cette forme de criminalité est manifeste, il est intéressant de voir que la Grèce ne se classait en 2017, qu’au 59ème rang mondial des pays les moins corrompus.

L’offre existe-t-elle en raison de la demande ou bien l’offre stimule-t-elle la demande ? 

 Les facteurs politiques, économiques, sociaux et culturels ne permettent pas eux seuls d’appréhender pleinement la propension à l’épanouissement de ce commerce. Il est délicat d’estimer si l’offre existe en raison d’une demande préalable, ou bien si l’offre stimule la demande. En ce sens, l’élargissement européen a constitué une porte ouverte sur le déploiement de la traite des enfants. De l’effondrement du système communiste sont advenues des républiques économiquement exsangues, perçue comme demanderesses de développement, que seule l’UE semblait en mesure de leur concéder. Dès lors, les différentes vagues d’élargissement de l’UE ont eu une répercussion sur l’équilibre du marché prostitutionnel, renouvelant l’organisation de l’offre et de la demande. Alors que les estimations des taux de prostitution enfantine nationaux sont particulièrement inquiétants (20% à 50% de mineurs parmi les prostitués en Lituanie ; 11% des jeunes filles âgées de 12 à 15 ans en situation de prostitution en Ukraine[6]), la porosité des frontières a permis l’exacerbation du phénomène, impactant directement la Grèce, puisque qu’on estime que des milliers d’enfants d’Albanie y font l’objet de traite à des fins d’exploitation sexuelle. La Grèce est devenue un pays de destination mais aussi de transit 

Pauvreté, corruption, élargissement européen, sont tout autant d’éléments qui permettent de comprendre qu’en l’espace d’une décennie, le nombre d’enfants prostitués en Grèce s’est vu tripler[7].

L’indispensable convergence des normes pour une action communautaire demeurant inaboutie 

« Nous entendons généralement que les enfants sont l’avenir de nos sociétés. La vérité est qu’ils sont aussi le présent. C’est pourquoi nous attendons à ce que tous les Etats investissent dans nos enfants. La paix et la sécurité mondiale ne peuvent être atteintes sans le respect de tous les droits des enfants »

déclarait Federica Mogherini, haut-représentante de l’UE pour les affaires étrangères, à l’occasion de la Journée universelle des enfants le 20 novembre 2018. 

 Désormais, la lutte contre la marchandisation sexuelle des enfants est une priorité affichée, et le niveau de ratification aux nombreux instruments internationaux, par les Etats membres de l’UE, se veut particulièrement encourageant. 

Sur le plan communautaire, l’UE a fait preuve d’une production normative importante, et a adopté une série de mesures ambitieuses, auxquelles la Grèce a entièrement adhéré. Pourtant, si l’article 34 de la CIDE dispose que les Etats parties s’engagent à protéger l’enfant contre toutes les formes d’exploitation sexuelle ou de violence, il appert que les lois qui proscrivent la prostitution des enfants ne sont bien souvent pas appliquées. Dans le même sens, les condamnations pour traite d’enfants sont relativement rares dans les Etats membres de l’UE. 

 En réalité, l’Europe apparaît comme une mosaïque législative. Si la traite est de nature difficile à identifier en raison de l’imbrication d’événements qui surviennent dans différents Etats membres, le principal obstacle demeure d’ordre juridique. Les définitions de la traite et de la prostitution revêtent des aspects différents selon les normes nationales. Explicitement punissable en France, elle n’est même pas couverte en Albanie[8]. De même, l’absence de politique officielle concernant l’évaluation de l’âge des victimes dans certains pays de l’UE, à l’instar de la Hongrie, met en exergue le fait que certaines autorités n’accordent pas à ce phénomène la priorité qu’il requiert. Enfin, la disparité importante en matière de sanctions est un frein évident à la lutte efficace contre l’exploitation sexuelle de mineurs. Par conséquent, la législation existante se doit d’être actualisée et complétée, notamment en incluant une définition globale et unanime. À ce titre, la définition qui figure dans la Convention du Conseil de l’Europe se veut très complète. 

 La situation actuelle nécessite des mesures urgentes. Avec un demandeur d’asile sur quatre en Europe qui est un enfant[9], et l’absence de consensus normatif autour de la répression de la prostitution, ce commerce souterrain s’est sensiblement développé, modifiant une offre toujours plus jeune.

Une répression fragile ébranlée par une affluence migratoire conséquente

Indéniablement, la Grèce est devenue en 2015, une porte d’entrée sur l’Europe pour des centaines de milliers d’humains fuyant guerre, violence et persécution. Et pourtant, dès le début de l’année 2016 une vague de politiques régionales européennes, visant à boucler les frontières, est venue entraver les déplacements de réfugiés. Dès lors, passant du statut de pays de transit à court terme, à celui de pays d’accueil à long terme, la situation grecque s’est avérée être une menace directe pour le bien-être des populations migrantes, les plongeant dans une situation humanitaire désastreuse. 

Dans de telles conditions, le nombre d’enfants vivants dans la rue s’est dramatiquement multiplié. EUROPOL constate que le nombre d’enfants présents parmi les réfugiés est en voie d’augmentation certaine. Ainsi, s’ils représentaient 27% des migrants entrant en 2015, ils représentent 34% en 2016[10]. Progressivement, les institutions européennes ont pris conscience du risque encouru : renforts des mesures de protection des mineurs non-accompagnés, séparation rapide des adultes et enfants. Toutefois, face à l’ampleur des flux arrivant en Europe, aucun de ces projets n’a connu de concrétisation. L’UE est dépassée par un flux important, si bien que les intérêts nationaux prévalent sur l’intérêt supérieur de l’enfant. Les inquiétudes quant au développement d’une prostitution étaient pourtant fondées et manifestes. L’existence d’infrastructures criminelles pan-européennes sophistiquées était reconnue par l’UE, et ce, antérieurement à l’augmentation des flux migratoires. 

« Les enfants ont droit à la protection et aux soins nécessaires à leur bien-être [..] l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale »


– Article 24 de la Charte des Droits Fondamentaux de l’Union européenne, 2000. 

 Alors que les frontières européennes tendent à se fermer successivement, on constate une contradiction entre discours européens et gestion concrète des flux. Pourtant, s’attaquer au commerce souterrain de la prostitution est un élément essentiel de réponse à la « crise de migrants ». En effet, selon les récents rapports rendus par INTERPOL, 90% des migrants irréguliers de cette dernière décennie, ont bénéficié d’aide dans leur déplacement grâce à une organisation criminelle[11]. De même, EUROPOL déclare disposer de preuves quant à l’exploitation sexuelle d’une partie des mineurs arrivés en Grèce, vers l’Allemagne et la Hongrie. Par conséquent, s’il y a un intérêt réciproque à établir une politique d’asile appropriée, l’avenir des enfants réfugiés est l’une des problématiques les plus pressantes. 

Échapper à l’enfer des camps : une porte ouverte sur la marchandisation sexuelle 

 Au péril de leur vie, ils fuient leur pays dans l’espoir de trouver une éducation solide et une vie meilleure. Pourtant, ils arrivent dans un asile à ciel ouvert, où règnent violence et insécurité. En vue d’assurer leur survie, les mineurs se lancent alors dans la marchandisation sexuelle de leurs corps. Comment expliquer qu’un phénomène prévisible ait pu prendre place au cœur d’une capitale européenne, sans faire l’objet d’une prévention accrue ? 

 Phénomène notable, nombre d’enfants se lancent dans ce périple seuls, ou se retrouvent à leur dépens séparés de leur famille.  Si les mineurs non-accompagnés sont de manière évidente plus vulnérable, les conditions de vie à l’intérieur des camps, caractérisées par une dangerosité intense, aggrave leur situation. En effet, à l’instar du camp situé sur l’île de Samos, construit dans une ancienne base militaire, ces camps sont loin d’être adaptés à l’accueil d’enfants.

Camp sur l’île de Samos,
Source : AFP

Au-delà d’un problème capacitaire, ce camp accueillant 1 600 migrants pour une capacité initiale de 700 personnes[12], la principale difficulté réside dans le fait qu’enfants et adultes se côtoient quotidiennement, sans être séparés. La cohabitation forcée de migrants, de genres et d’âges différents, dans des conditions inhumaines, a pour effet de générer un fort sentiment d’hostilité qui débouche généralement sur des actes de violence. 

 Attendu que les conditions de vie dans lesquelles se retrouvent plongés ces mineurs non- accompagnés sont déplorables, nombreux sont ceux qui tombent sous l’influence d’adultes, ou bien sous l’influence de réseaux de prostitution, dans l’espoir de financer la poursuite de leur voyage. Compte tenu des opportunités particulièrement limitées d’obtenir un revenu, les mineurs se tournent majoritairement vers le trafic de drogue et les relations sexuelles transactionnelles. Pourtant, la réalité est bien différente. Les témoignages recueillis par les ONG présentes dans les camps, mettent à la lumière du jour que beaucoup de ces mineurs finissent par admettre que la prostitution ne leur permet qu’à peine d’assurer leur survie[13]. Ces derniers se retrouvent alors plongés dans le cercle vicieux de la prostitution.

S’agissant du profil des mineurs vivant dans ces conditions, les garçons sont très majoritairement représentés, puisque ces derniers constituent 91% des mineurs arrivés en Grèce[14]. En revanche, si le nombre de jeunes filles est moindre, il est notable que ces dernières ont tendance à être plus jeunes. En effet, 24% d’entre elles, soit 1 jeune fille sur 5, est âgée de moins de 14 ans[15]. Ces chiffres mettent en exergue deux phénomènes importants, à la fois la surabondance, et en même temps, le rajeunissement de l’offre sur le marché. Avec la mondialisation, une véritable économie parallèle s’est déployée, dans le dessein d’accroître l’offre prostitutionnelle et de stimuler la demande. En ce sens, les enfants sont une main d’œuvre particulièrement rentable.

 Si la prostitution happe les plus exposés à la précarité, elle entretient et aggrave considérablement cette vulnérabilité. Face à cela, les lacunes politiques, juridiques et institutionnelles permettent à la prostitution enfantine de prospérer. 

II – Un double défi européen révélateur d’une relative inefficience des politiques européennes

L’inadéquation des mesures adoptées face aux réalités sévère des camps 

 L’asile ou la réinstallation en Europe semblent les uniques options viables pour assurer la sécurité et la protection des migrants. Pourtant, face à l’augmentation de 216% des demandes d’asiles entre 2015 et 2016[16], les retards de traitement des demandes s’accumulent. La frustration et la colère croissent, augmentant la violence, et dégradant davantage la situation humanitaire. Bien que les gouvernements européens aient tentés d’agir, les mesures proposées demeurent inadéquates. 

 Les camps font face à un manque capacitaire incontestable. Si le gouvernement grecque a déployé des moyens considérables au lendemain de la fermeture des frontières sur la route migratoire des Balkans, visant notamment à la création de structures dédiées à l’accueil des enfants, leur capacité demeure limitée. Créées dans l’urgence au sein d’anciens camps militaires ou bien d’entrepôts abandonnés, les installations ne sont pas adéquates en tant qu’espace de vie. Leur vétusté, comme par exemple l’absence d’éclairage nocturne, contribue à augmenter le risque de violence contre les mineurs. De surcroît, l’accès limité aux soins de santé engendre la propagation d’infections, telles que l’hépatite A, la varicelle, particulièrement préoccupantes pour les enfants. Les systèmes de protection de l’enfance sont insuffisamment dotés en ressources humaines, matérielles et financières. 

 Le manque de coordination et de coopération entre parties prenantes et manifestes. Les réponses non-gouvernementales font également preuve de lacunes importantes. Les rapports rendus par différentes ONG sont unanimes et interpellent quant à la nécessité de renforcer l’action en Grèce. Les protocoles proposés par les différentes organisation non-gouvernementales, ainsi que les gouvernements européens, sont généraux et n’ont pas vocation à s’appliquer à l’urgence des camps grecs. Comme le souligne un psychologue : « Nous avons une liste de contrôle, nous posons des question, et nous recueillons des réponses. Comment pouvez-vous aider des enfants avec une liste de contrôle ? »[17]. Dans le même sens, les services présents disposent de procédures établies qui ne mentionnent pas le problème des abus sexuels. Aucune procédure n’est prévue en cas de prostitution, aucun aiguillage, aucun soutien psychologique.

Un problème non reconnu est un problème qui n’existe pas : le déni européen ou la dynamique de l’invisibilité 

 La carence de données fiables constitue un sérieux défi pour la gouvernance européenne, ainsi que pour les agences humanitaires qui tentent difficilement d’intervenir. De manière évidente, la nature cachée et criminelle de cette activité rend complexe le recueillement de statistiques précises. Pourtant, le manque de données fiables tend à fausser la perception réelle de ce phénomène, et par conséquent, à éluder son caractère prioritaire. Ainsi, la police grecque a notamment déclaré qu’aucun rapport n’évoquait le phénomène des mineurs impliqués dans le commerce du sexe, bien que tous aient conscience de l’existence de ce fléau[18]. La prostitution infantile s’ancre progressivement dans les lieux de la vie commune. Ainsi, prenant place au cœur des parcs de la ville d’Athènes[19], la population grecque apprend à vivre aux côtés de cette déplorable réalité.

Une forme de tabou national apparaît en filigrane. La quantité de recherches européennes relatives à la prostitution des enfants nationaux est anémiée, et concerne principalement les enfants étrangers. Constater et déclarer la croissance de la marchandisation sexuelle des mineurs revient à concéder une évidente mais embarrassante faiblesse gouvernementale. Cette reconnaissance se veut d’autant plus délicate qu’elle prend place dans des sociétés qui font de la défense des droits de l’Homme une priorité fondamentale. Dès lors, ces données font l’objet d’enjeux politiques, puisque l’UE s’appuie dans sa diplomatie sur sa capacité à faire partager ses opinions à travers l’acceptation d’un ensemble de valeurs politiques, liant principalement la prévalence de la défense de la dignité humaine. 

Une réticence politique révélant la prévalence des intérêts nationaux sur l’intérêt fondamental des enfants 

 On ne peut que constater un manque considérable de responsabilité envers les populations victimes. Face aux retards conséquents dans la gestion des demandes d’asile, le gouvernement grec, aidé par la Commission européenne, a investi de manière conséquente dans les ressources administratives et humaines. Pourtant, fin décembre 2017, seuls 11% des enfants bloqués en Grèce, ont pu être installés avec succès dans d’autres pays européens. Une telle situation diminue les espoirs de ces enfants qui attendent en Grèce, et qui finissent par perdre confiance envers les voies légales de migration. 

« Lutter efficacement contre l’exploitation sexuelle nécessite une approche globale »

– Pierre Ferry, responsable de la protection de l’enfance au bureau régional de l’UNICEF, 22 février 2018.

 Les fermetures de frontières successives tendent à démonter la primauté de l’intérêt national des Etats. Pourtant, face à un tel phénomène seule une approche globale, se traduisant par une action coordonnée, solidaire et cohérente de la part de l’ensemble des pays membres de l’UE peut nous amener à espérer une issue favorable. 

L’ampleur de la crise européenne, liée à l’affluence accrue de personnes en quête d’une protection internationale, a mis le système européen de protection de l’enfance à rude épreuve, en dépit des normes juridiques, largement affichées dans un discours européen prônant la bonne gouvernance. Dans le monde du capitalisme néolibéral, la marchandise qu’est l’enfant est particulièrement fructueuse. Dès lors, l’industrie florissante de l’exploitation sexuelle a saisi l’opportunité d’une offre abondante et intrinsèquement vulnérable. Désormais, ce défi se retrouve enserré entre difficultés organisationnelles et reconnaissance embarrassante d’un échec. Constater et déclarer la croissance de la marchandisation sexuelle des mineurs, revient à concéder une évidente faiblesse systémique. 

 Les recherches scientifiques sur le sujet font état d’une multitude de conséquences physiques, psychologiques et comportementales préjudiciables. Une telle exploitation est susceptible de faire adopter aux mineurs des comportements autodestructeurs, impliquant drogues et alcool, qui nourrissent par conséquent d’autres trafics illégaux. Il est une réalité d’affirmer que des millions d’enfants à travers le monde sont victimes de cette prostitution, et en garderont des séquelles toute leur vie. 

Si les deux derniers siècles ont permis à l’humanité de prendre conscience de diverses formes d’esclavage, la séquence qui s’ouvre doit être celle où les énergies européennes se mobiliseront contre l’esclavage sexuel des enfants. En conclusion, cela doit se réaliser aux dépens des intérêts nationaux, qui semblent pourtant prévaloir, dans une Europe qui tente difficilement, de s’imposer en tant que puissance intégrée. 

« Nos enfants seront ce que nous les aiderons à être. Le monde est ce que nous en faisons.

C’est une responsabilité que nous partageons tous, c’est un devoir que nous ne pouvons pas éluder » – Déclaration commune de la Commission européenne à l’occasion de la journée mondiale de l’enfance le 20 novembre 2018.


Photo de couverture : © Michaela Rehle Source: Reuters

[1] OIT, A Global Alliance against Forced Labour: Global report under the follow-up to the ILO Declaration on Fundamental Principles and Rights at Work, 2005, Genève, pp.12-15.

[2] PLASENCIA Leonardo, La prostitution enfantine dans le monde, Fondations Scelles, juillet 2015, [s.l], p. 2.

[3] INTERPOL, Towards a global indicator on unidentified victims in child exploitation material, Joint technical report INTERPOL-ECPAT funded with support from the European Commission, February 2018, p. 33.

[4] Article 1er, Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, 2000 : « La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée ».

[5] Le taux de chômage atteint 25% en 2015, EUROSTAT, Communiqué de presse euro-indicateur de décembre 2015, 2 février 2016, p. 4.

[6] ECPAT, Rapport annuel 2013 : Ne détournons pas le regard, ECPAT France, janvier 2014, Le Bourget, p. 16.

[7] ECPAT, op. cit. p.22.

[8] Council of the European union, Thematic paper on trafficking in human beings in the acceding and candidates countries, Working document, 12 mars 2014, Brussels, p. 39.

[9] EUROPOL, Revue 2016-2017 sur la criminalité organisée dans l’Union européenne, version publique, Dossier n°2530-132, La Haye, 30 avril 2017, p. 17.

[10] EUROPOL, op. cit., p. 20.

[11] INTERPOL, Migrant smuggling networks, Joint EUROPOL-INTERPOL Report, May 2016, p. 4.

[12] Center for health and human rights Harvard University, Emergency within emergency: The growing epidemic of sexual exploitation and abuse of migrant children in Greece, 17 avril 2017, Boston, p.18.

[13] GUILLOT Adéa, « Le piège de la prostitution pour les réfugiés afghans bloqués en Grèce », Le Monde, 6 septembre 2016, URL : http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/09/06/le-piege-de-la-prostitution-pour-les- refugies-afghansbloques-en-grece_4993487_3214.html?xtmc=prostitution_grece&xtcr=6 [page consultée le : 27 décembre 2018]

[14] UNHCR, Bureau for Europe, Refugees and Migrants Sea Arrivals in Europe, Monthly data update, November 2017.

[15] Center for health and human rights Harvard University, op. cit., p. 8. 

[16] Ministry of Migration, Asylum service, Statistics of asylum claims for the period 1.1.2016-31.10.2016, URL : http:// asylo.gov.gr/wp-content/uploads/2016/11/Greek-Asylum-Service-statistical-data-October2016_gr.pdf, [page consultée le : 23 décembre 2018]

[17] Entretien conduit par KINGSLEY Patrick, « Prisoners of Europe: the everyday humiliation of refugees stuck in Greece » The Guardian, 6 septembre 2016, URL : https://www.theguardian.com/ world/2016/sep/06/prisoners-of- europe-the-everyday-humiliation-of-refugees-stuck-in-greece- migration, [page consultée le : 27 décembre 2018].

[18] Center for health and human rights Harvard University, op. cit., p. 24.

[19] DAMON Arwa, Grèce, les jeunes réfugiés coincés dans l’enfer de la prostitution, CNN-Atlanta, Courrier International, URL : https://www.courrierinternational.com/article/grece-les-jeunes-refugies-coinces-dans-lenfer- de-laprostitution, [page consultée le : 22 décembre 2018].

BIBLIOGRAPHIE

CONVENTIONS INTERNATIONALES : 

  • OIT, Convention 182 sur les pires formes de travail des enfants, Genève, 17 juin 1999.
  • ONU, Convention internationale des droits de l’enfant, New York, 20 novembre 1989. 
  • ONU, Protocole facultatif concernant la vente d’enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants, New York, 25 mai 2000.
  • ONU, Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, Vienne, 15 novembre 2000.
  • ONU, Protocole additionnel de Palerme visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants, New York, 15 novembre 2000. 

NORMES EUROPÉENES

  • Conseil de l’Europe, Convention sur la protection des enfants contre l’exploitation et les abus sexuels, Lanzarote, 25 octobre 2007. 
  • Parlement européen, Conseil de l’Union européenne, Commission européenne, Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, Nice, 7 décembre 2000. 
  • Parlement européen et Conseil européen, directive 2011/93/UE relative à la lutte contre les abus sexuels et l’exploitations sexuelle des enfants, ainsi que la pédopornographie, 13 décembre 2011. 

RAPPORTS : 

  • Center for health and human rights Harvard University, Emergency within emergency: The growing epidemic of sexual exploitation and abuse of migrant children in Greece, 17 avril 2017, Boston, 47 p.
  • Commission européenne, Plan d’action pour les mineurs non accompagnés (2010-2014), 6 mai 2010, Bruxelles, pp. 2-12.
  • Conseil de l’Europe, Rapport spécial, « Protéger les enfants touchés par la crise des réfugiés contre l’exploitation et les abus sexuels », Comité Lanzarote, 13 mars 2017, Strasbourg, 106 p.
  • Council of the European union, Thematic paper on trafficking in human beings in the acceding and candidates countries, Working document, 12 mars 2014, Brussels, p. 39.  
  • EUROJUST, Rapport annuel 2016, septembre 2017, La Haye, pp. 33-35. 
  • EUROPOL, Intelligence Notification: Child trafficking for exploitation in forced criminal activities and forced begging, version publique, dossier n°5450-175, octobre 2014, La Haye, pp. 1-3. 
  • European Commission, “2500 Refugee and Migrant Children Now Attending Greek Schools”, European Civil Protection and Humanitarian Aid Operations, 3 March 2017, Brussels, p. 26.
  • INTERPOL, Towards a global indicator on unidentified victims in child exploitation material, Joint technical report INTERPOL-ECPAT funded with support from the European Commission, February 2018,  Lyon, 67 p.

OUVRAGES : 

  • BADIE Bertrand, Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Odile Jacob, 2014, 190 p. 
  • MOSSUZ-LAVAU Janine, La prostitution, Dalloz, 25 février 2015, Paris, pp. 122-176. 
  • NGALIKPIMA Matiada, L’esclavage sexuel : un défi à l’Europe, Editions de Paris, 2005, Paris, 280 p.
  • PLASENCIA Leonardo, La prostitution enfantine dans le monde, Fondations Scelles, juillet 2015, pp. 1-12.

REVUE : 

  • MATHIEU Lilian, « De l’objectivation à l’émotion. La mobilisation des chiffres dans le mouvement abolitionniste contemporain », Mots. Les langages du politique, n.100, 15 décembre 2014, Lyon, p. 173-195.

SITOGRAPHIE : 

  • Ministry of Migration, Asylum service, Statistics of asylum claims for the period 1.1.2016-31.10.2016, URL : http://asylo.gov.gr/wp-content/uploads/2016/11/GreekAsylum-Service-statistical-data-October2016_gr.pdf, [page consultée le : 23 décembre 2018]

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