Les nouvelles routes de la soie au service de l’internationalisation du Yuan-Renminbi

Le 24 octobre 2014 se réunissait la quasi-totalité des chefs d’Etats asiatiques à Pékin à l’occasion d’une inauguration en grande pompe : celle de la Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures (BAII), un séisme pour les institutions financières mondiales. Cette initiative a connu un grand succès grâce à l’adhésion de 57 membres, dont 14 pays européens, ce qui constitue une prouesse diplomatique pour Pékin alors que cela représente un soufflet pour Washington qui s’était affairé à convaincre ses partenaires notamment européens à ne pas y adhérer. De plus, elle a été dotée initialement de 20 milliards de dollars de capital libéré, une somme à peu près équivalente à celle de la Banque mondiale (BIRD), ce qui lui confère une grande capacité d’action. Cette opération réussie visait ainsi à promouvoir les investissements en Asie qui manquaient notamment dans le domaine des infrastructures[1]. Toutefois, elle sert un autre grand dessein, qui est celui de la promotion du Renminbi chinois, ou Yuan. Nous avons pu constater que les aspirations de puissance de la Chine passent en grande partie par le soft-power et le commerce, un concept bien servi par le grand projet « One Belt One Road » (OBOR) du président Xi Jinping qui consiste à remettre à jour les « routes de la soie ». Bien que cette entreprise n’ait quasiment rien à voir avec les antiques routes de commerce auquel elle fait référence, il est constitué d’un gigantesque réseau d’influence diplomatique, d’infrastructures et de facilités afin de sécuriser et parfois monopoliser le commerce mondial Eurasiatique et Africain au profit de la RPC. Si on additionne à cela sa puissance militaire et son influence culturelle grandissante, il n’y a désormais guère de doutes quant à son accession au rang de 1ère puissance mondiale dans le futur. Pourtant, la monnaie chinoise reste faible et très peu utilisée au niveau des échanges internationaux, alors que la puissance d’une monnaie représente un critère de puissance indéniable.

L’intérêt de la RPC est donc à terme de se prévaloir du dollar afin d’imposer le yuan dans les banques centrales mondiales comme monnaie de référence, et le projet des « nouvelles routes de la soie » est une grande opportunité pour opérer cette lente transition entre le dollar et le yuan. La fin du système Bretton-Woods en 1971 confère également à la Chine une certaine liberté en ce qui concerne l’émission et la convertibilité de sa monnaie. De plus, la conjoncture internationale actuelle, affectée par les guerres commerciales et les bouleversements des équilibres stratégiques, offre à la RPC une opportunité d’enfin éclipser le dollar comme monnaie internationale de référence. En revanche, nous verrons que c’est un processus très délicat, qui peut engendrer beaucoup d’instabilité et donc doit être fait progressivement de façon à ne pas trop déstabiliser l’économie mondiale, et surtout à ne pas trop s’aliéner les puissances traditionnelles du système international. Mais les chinois, qui n’ont pas la même conception du temps qu’en Occident, savent parfaitement bien comment envisager les objectifs de puissance sur le temps long, ce qui leur permet de ne pas faire d’erreur ou d’aller trop vite. C’est pourquoi ce « rêve chinois » tant popularisé par le président à vie Xi Jinping a pour but de prendre le leadership mondial d’ici 2049.

L’émergence du « pétro-yuan » : une stratégie à long terme

En premier lieu, le tout nouveau pétro-yuan en référence au pétrodollar pourrait représenter à terme l’hégémonie chinoise sur le marché mondial du pétrole. En effet, la Chine est désormais le premier importateur de pétrole, ce qui lui laisse de nombreuses possibilités de paiement. En Juin 2018, la RPC émettait ainsi son premier contrat à terme sur le pétrole côté en Yuan. C’est pourquoi le projet OBOR permettrait une augmentation de l’utilisation du Yuan par les pays traversés, et autour de l’axe Chine-Europe. En effet, de nombreux pays approvisionnant la Chine en hydrocarbures font partie de ce grand projet, et pourraient à terme fournir la Chine avec du pétrole côté en Renminbi. De surcroit, le contexte international tend à aider la Chine dans son entreprise de rupture de l’hégémonie du pétrodollar. En effet, les récents conflits diplomatiques entre les USA et le reste du monde pourraient profiter à la Chine indéniablement, si les partenaires historiques des américains se tournent progressivement vers l’Empire du milieu. C’est le « pivot asiatique » d’Obama, mais effectué par les autres pays occidentaux alors même que Trump a saboté cette initiative après son arrivée au pouvoir. Il est important de noter que certains pays européens ont rejoint l’initiative OBOR de Xi Jinping ainsi que la BAII, notamment en raison de la quasi rupture des alliances et partenariats commerciaux traditionnels.  De plus, les Etats rivaux des Etats-Unis et exportateurs d’hydrocarbures se tourneraient avec plaisir vers le marché chinois pour leurs exportations même dans une perspective de cotation en pétro-yuan, notamment pour faire face aux sanctions américaines, comme la Russie ou l’Iran. L’annonce de Donald Trump de renoncer aux accords sur le nucléaire iranien pourraient en effet conduire l’Iran à désormais signer ses contrats pétroliers avec la Chine en Yuan[2].

En revanche, cette transition, qui a déjà commencé, est un processus extrêmement lent qui se doit d’être fait progressivement sur le long terme. Le contexte exceptionnel de 1945 avait permis aux Etats-Unis d’imposer le système de Bretton-Woods, mais l’imposition d’une monnaie à l’échelle mondiale se fait normalement dans un temps très long. Aujourd’hui, alors que la suprématie du dollar est toujours d’actualité, et que les investisseurs pétroliers occidentaux ne jurent que par les bourses Brent ou West Texas Intermediate, le yuan aura de nombreuses difficultés à s’imposer en tant que monnaie de référence. Mais les récents progrès de la RPC sont relativement rapides : le yuan se positionnait à la 13e place en 2013, puis à la 5e place en 2015 (utilisation dans les paiements internationaux), ce qui constitue une progression fulgurante bien que cela soit tout de même peu, au regard du poids économique du pays. C’est donc dans ce cadre que les nouvelles routes de la soie interviennent, quand leurs immenses possibilités commerciales confèrent une marge de manœuvre considérable à la Chine de Xi Jinping. La création d’une bourse pétrolière chinoise pourrait ainsi bousculer le duopole de la WTI et de la Brent crude. Les premiers intéressés sont des pays fournisseurs ayant également le désir de rivaliser avec le monopole du dollar : le Venezuela, la Russie, l’Iran ou encore l’Angola qui bénéficie de très nombreux investissements chinois notamment dans les hydrocarbures.

De surcroit, les investissements chinois dans le domaine des hydrocarbures en Afrique s’inscrivent dans une stratégie de sécurisation de ses approvisionnements, mais également de dynamisation de l’activité pétrolière en Angola, au Sud-Soudan, en Guinée Equatoriale et bien d’autres, autant de pays qui basculent lentement dans la sphère d’influence chinoise et susceptibles de signer tous leurs contrats pétroliers en yuan d’ici 20 ans. L’acquisition de nombreuses concessions pétrolières et d’infrastructures de transport en Afrique s’imbrique bien dans le projet OBOR, un continent qui apparait alors comme un terrain expérimental pour tester le Yuan comme monnaie de référence.

L’implication essentielle de l’Arabie Saoudite

Par ailleurs, le rôle de l’Arabie Saoudite dans la dé-dollarisation de l’économie pétrolière internationale est absolument crucial car c’est de loin le premier exportateur de pétrole au monde, et le rôle du royaume dans la fixation du prix du baril est de première importance. C’est pourquoi la RPC s’attèle à se rapprocher de ce géant pétrolier, allié traditionnel des américains. Le projet OBOR a donc vu naitre en Arabie Saoudite de nombreux projets d’investissements dans les infrastructures par les chinois, dont la grande raffinerie de Yanbu et une ligne de chemin de fer entre La Mecque et Médine. De plus, la stagnation de l’économie saoudienne les pousse de plus en plus à diversifier leurs exportations, notamment vers la Chine qui est de facto le premier importateur mondial de pétrole. D’autre part, le soft power chinois est de plus en plus important au Moyen-Orient, avec notamment une série télévisée sur la vie de l’explorateur chinois et musulman Zheng He, l’un des « pionniers » des anciennes routes de la soie[3]. L’Arabie Saoudite a tout intérêt à diversifier ses exportations de pétrole, et son rapprochement avec la Chine entre également dans le projet « Vision 2030 » qui a pour objectif d’envisager l’ère post-pétrole. Un ensemble de facteurs qui confèrent à la RPC une influence accrue en Arabie Saoudite mais aussi dans tout le Moyen-Orient, région clé qui se trouve au cœur même du projet des « nouvelles routes de la soie ». La Chine pourrait donc bien imposer à l’Arabie Saoudite d’ici quelques années de signer ses contrats pétroliers non plus en pétrodollar mais bien en pétro-yuan. Cela donnerait plus de visibilité internationale à cette monnaie encore faible, et attirerait les investisseurs à la toute nouvelle bourse pétrolière de Shanghai, ce qui permettrait de surcroit de peser sur le cours international du baril.

Le pétrodollar fait donc partie de ce qui constitue la puissance économique incontestable américaine. Son influence sur le cours du baril ainsi que sa relation privilégiée avec les pays de l’OPEP en fait un leader hégémonique, mais qui risque d’être détrôné par la RPC qui dispose désormais d’une demande bien plus importante que la demande américaine, et surtout d’un réseau d’infrastructure titanesque relevant du projet OBOR, qui lui donnera à l’avenir un poids hégémonique, du moins sur les continents asiatique et africain.

Une demande en biens diversifiée, et toujours plus importante

Un autre facteur est à prendre en compte pour la possible hégémonie financière mondiale de la Chine : l’émergence de sa classe moyenne, qui se met de plus en plus à consommer des produits importés. Le vin français est par exemple très à la mode en Chine, tandis que les investisseurs chinois investissent massivement dans les vignobles français. Si la Chine est très dépendante de ses importations en matières premières, mais surtout de ses très nombreuses exportations de produits manufacturés, la balance commerciale pourrait s’inverser en sa faveur si sa classe moyenne grandissante se met à davantage consommer. Alors que le marché américain représente 327 millions de consommateurs avec environ 50% appartenant à la classe moyenne, la Chine représente un marché de 1.380 milliards de consommateurs, avec environ 150 millions appartenant à la classe moyenne, un chiffre qui est en nette augmentation. Les récents accrochages diplomatiques entre l’Europe et les Etats-Unis, additionnés aux tentatives nombreuses de Xi Jinping d’intégrer l’Union Européenne dans le projet OBOR notamment lors de son récent voyage sur le vieux continent, pourraient ainsi fortement dynamiser les échanges commerciaux entre ces deux sphères, et indubitablement renforcer le positionnement international du Yuan. Toutefois, la RPC devra réformer certains de ses standards économiques si elle veut que les investisseurs occidentaux notamment européens abondent à Shanghai, car ils sont marqués pour l’heure par trop de bureaucratie et des coûts de transaction bien trop élevés[4]. (cf. graphique)

Consécration de ces efforts diplomatiques et économiques, la patronne du FMI Christine Lagarde a annoncé en 2015 l’intégration du Yuan dans les « droits de tirage spéciaux » du FMI, aux côtés du dollar, de la livre, du yen et de l’euro. Bien que les investisseurs soient toujours frileux d’investir dans une monnaie qui peut être manipulée à tout moment par le parti communiste, les possibilités d’expansion commerciale de la RPC sont si grandes qu’il est possible d’imaginer un scénario où le dollar serait relayé à la seconde place. Toutefois, il est important de rappeler qu’un tel scénario ne peut s’inscrire que dans un temps long, car une brutale chute de la valeur du dollar serait une catastrophe pour l’économie internationale, le dollar représentant toujours environ 65% de réserves mondiales de devises. De plus, la RPC devra faire de nombreux efforts sur le plan financier pour se responsabiliser au niveau international notamment en n’interagissant plus avec les marchés et ses acteurs[5]. Mais ses récentes avancées pour s’intégrer davantage dans le système international laissent à penser que la Chine est sur la bonne voie pour devenir parfaitement fiable pour les investisseurs étrangers : il ne faut pas oublier que la Chine est à l’OMC depuis seulement 18 ans.

Enfin, l’isolement progressif des Etats-Unis sur la scène internationale, auquel se joint la montée en puissance économique et démographique du continent asiatique ne laisse aucun doute sur le déplacement progressif de la richesse et de la puissance dans le monde. Bien qu’il ne soit pas inscrit dans le marbre que la Chine réussisse à imposer sa monnaie au niveau mondial, il est du moins possible d’imaginer un duopole dollar-yuan, qui viendrait bouleverser l’ordre économique international pour les 50 années à venir. Alors que l’internationalisation du Yuan semble nécessaire, le projet pharaonique des nouvelles routes de la soie, levier formidable pour promouvoir la « monnaie du peuple » (Renminbi), permettrait selon toutes circonstances à l’Empire du milieu d’atteindre son objectif suprême, qui est celui de devenir la première puissance mondiale d’ici 2049, année du 100ème anniversaire de la proclamation de la République Populaire de Chine par Mao Zedong.

Un article pour le prix Geolinks, par Léon DE TOMBEUR


[1] https://www.aiib.org/en/index.html

[2] Forex crunch: Iran oil sanctions could advance china’s ‘petro-yuan’ – reuters news (2018). .

[3] http://www.iris-france.org/88773-larabie-saoudite-et-la-nouvelle-route-de-la-soie-vers-un-role-accru/

[4] Wu, Friedrich, et al. “The Chinese Renminbi (Yuan).” World Economics, vol. 11, no. 1, Jan. 2010, pp. 147–179

[5] The rise of the renminbi: Will china’s yuan become a global reserve currency? (2015). Banker, Middle East

Bibliographie

Ouvrages :

CHEN, H. & PENG, W. The potential of the renminbi as an international currency, China Economic Issues, 2007, Hong Kong Monetary Authority

SUBACCHI Paola, The People’s Money: How China Is Building a Global Currency, Columbia University Press, 2016.

Articles :

DAS, D. K. (2010). The renminbi yuan and its accelerating global clout. Journal of Asia Business studies

Forex crunch, Iran oil sanctions could advance china’s ‘petro-yuan’ – reuters news (2018).

SyndiGate Info Inc, The rise of the renminbi: Will china’s yuan become a global reserve currency? , 2015

WU, Friedrich, et al. “The Chinese Renminbi (Yuan).” World Economics, vol. 11, no. 1, Jan. 2010, pp. 147–179

Sites :

Oboreupe https:// www.oboreurope.com/fr/belt-road/baii-et-lobor/

IRIS France http:// www.iris-france.org/88773-larabie-saoudite-et-la-nouvelle-route-de-la-soie-vers-un-role-accru/

Le Monde https:// www.lemonde.fr/afrique/article/2018/06/12/le-yuan-chinois-continue-sa-conquete-de-l-afrique_5313670_3212.html

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