L’arme nucléaire en Corée du Nord, un outil politique au service de la démocrature

L’arme nucléaire, suscitant tant la peur que le désir de pouvoir, demeure un facteur structurant les relations internationales. Et alors que la Corée du Nord se dote des telles armes malgré les réprobations internationales et poursuit ses essais nucléaires comme le 3 septembre 2017, tentons de déchiffrer quelles sont les velléités stratégiques et politiques qui motivent Pyongyang tout en déconstruisant les présupposés.

I. La fonction première de l’arme nucléaire comme outil destructeur

L’arme nucléaire est la principale catégorie des armes de destruction massive aux côtés des armes biologiques (ou à toxines) et des armes chimiques. Elles sont réglementées par des cadres juridiques spécifiques contraignants et font l’objet de politiques de désarmement ou du moins de maîtrise de ces armements. C’est en particulier le cas de l’arme nucléaire, notamment du fait de son caractère destructeur annihilant toute forme de vie, la distinguant des deux autres catégories qui restent néanmoins létales et toutes aussi perfides.

Pour comprendre ce qui pousse les Hommes à créer des armes de plus en plus puissantes, il s’agit d’appréhender certaines approches anthropologiques sombres définissant les relations humaines comme déterminées par des tendances d’inimités et d’animosités propres à l’Homme. C’est le cas pour Thomas Hobbes qui rappelait dans son ouvrage Le Léviathan la célèbre maxime de Plaute : l’Homme est un loup pour l’Homme. Le monde serait peuplé d’entités belliqueuses qui entretiennent entre elles des relations conflictuelles. De même, pour Raymond Aron, le monde actuel ne peut être pacifié mais plutôt régi par la violence et notamment du fait que la communauté internationale est composée d’une pluralité d’entités, exacerbant ainsi la « pluralité des centres autonomes de décision, donc du risque de guerre ».

Ainsi, la volonté évidente motivant la Corée du Nord à se doter de l’arme nucléaire serait dans le but premier de pouvoir détruire totalement et définitivement ses ennemis, notamment américains et japonais. Néanmoins, il semble que cette hypothèse soit rendue caduque notamment du fait de la doctrine MAD (Mutual Assured Destruction ou Destruction Mutuelle Assurée) mise en place par les Etats détenteurs de l’arme nucléaire dans le monde. En effet, ces derniers ont sanctuarisé leur capacité de seconde frappe en développant notamment des sous-marins nucléaires, constamment à flot et en mouvement, quasiment indétectables, qui permettent à l’Etat attaqué de répliquer même s’il a été partiellement ou totalement détruit par une première attaque ennemie.

L’Etat agresseur ne gagnerait donc rien à bombarder un autre Etat doté de l’arme nucléaire, ni même un Etat non doté de l’arme nucléaire puisque cela ferait l’objet d’une répression de la part des autres puissances. Ainsi, ce n’est pas essentiellement le caractère destructeur de cette arme qui motive la Corée du Nord à s’en doter, il est probable que d’autres raisons poussent cet Etat à se doter du feu nucléaire.

II. L’arme nucléaire, un facteur de rééquilibrage des puissances

Le Traité de Non-Prolifération de l’arme nucléaire (TNP), étant le cadre juridique principal concernant l’arme nucléaire, est considéré comme discriminatoire. En effet, il entérine une distinction entre les cinq premières puissances nucléaires reconnues juridiquement comme détentrices de l’arme nucléaire et bénéficiant d’un droit de possession de cette arme, et les autres qui se voient refuser ce droit.

Néanmoins, déjà en août 1963, publié dans Le Quotidien du peuple, les responsables chinois rappelaient avant de se tourner eux-aussi vers l’arme nucléaire qu’il « est inacceptable que deux ou trois pays puissent brandir leurs armes nucléaires, donner des ordres et agir comme des seigneurs nucléaires traitant la grande majorité des autres pays comme des esclaves nucléaires ». Les motivations de la Corée du Nord pour se doter de l’arme nucléaire peuvent aussi être mues par des appétences égalitaires.

De plus, la détention de l’arme nucléaire hisse immédiatement un Etat au rang de grande puissance, non seulement en tant que puissance scientifique du fait du prestige lié à l’acquisition d’une telle arme, mais aussi en tant que puissance militaire permettant ainsi à un petit Etat de réussir à s’imposer sur la scène internationale. C’est la théorie du pouvoir égalisateur de l’atome développée par le général Gallois, le nucléaire est un facteur de rééquilibrage des jeux diplomatiques et des rapports de force.

Ainsi, la Corée du Nord, n’étant ni une puissance économique ni une puissance politique, chercherait donc à se doter de l’arme nucléaire pour à son tour se hisser au rang de grande puissance. Par ailleurs, alors que la Corée du Nord peut être appréhendée géographiquement comme un petit Etat entouré de puissances en pleine croissance, elle peut elle-même se considérer comme cernée par des puissances perçues comme hostiles ou menaçantes. L’analyse géopolitique parle ici de la notion de complexe obsidional. L’accession au rang de grande puissance par la voie nucléaire permet à la Corée du Nord de diminuer ainsi les menaces extérieures. Par cela, la Corée du Nord parviendrait aussi à se libérer de l’ingérence et des pressions exercées par les puissances étrangères.

III. L’émancipation étatique et l’assise souveraine nord-coréenne par la dissuasion nucléaire.

Depuis la transition à l’ère nucléaire, l’idée d’un nouvel ordre mondial s’est instaurée. Alain Jox utilisait les termes d’« empire du désordre » pour qualifier un monde régi par l’arme nucléaire et l’équilibre de la dissuasion et de la terreur qu’elle instaure. C’est l’avènement historique d’une dissuasion nucléaire qui paradoxalement gèle les conflits et révolutionne la politique mondiale. Les Etats n’osent s’attaquer de peur qu’une escalade aux extrêmes mène à la guerre nucléaire et donc à la destruction totale. Cela a pour effet d’après McGeorge Bundy d’instaurer une « dissuasion existentielle », la simple détention d’armes nucléaires sans menaces, suffirait pour empêcher la guerre. Mais cette dissuasion nucléaire suffirait aussi pour empêcher l’ingérence de la part de puissances étrangères. En effet, si l’arme nucléaire peut s’avérer être un outil de maintien de la paix comme l’avance Robert McNamara, elle permettrait aussi d’apporter la paix aux Etats nouvellement détenteurs du feu nucléaire en leur permettant de s’émanciper des pressions étrangères, et ce du fait de la dissuasion nucléaire qui instaure un rééquilibrage des puissances et des rapports de force.

La Corée du Nord pourrait donc chercher à se doter de l’arme nucléaire pour cesser d’être esclave des volontés externes à sa politique, ou du moins d’être sujet à des tensions et stigmatisations extérieures. L’arme nucléaire lui donne le pouvoir d’intimidation et par la même occasion de consolidation de son pouvoir en interne. Quiconque cherchera à faire preuve d’ingérence sur le territoire nord-coréen fera face au mécontentement du gouvernement de Pyongyang qui aura la possibilité de riposter par le feu nucléaire. Or les conséquences catastrophiques engendrées par l’arme nucléaire sont à tout prix à éviter pour les Etats.

Par ce rééquilibrage nucléaire, la Corée du Nord est donc libre d’asseoir sur son territoire sa pleine souveraineté et peut entériner sa politique caractérisée par les puissances internationales comme totalitaire. Par ailleurs, le terme exact pour qualifier le régime nord-coréen serait plutôt celui de démocrature, sorte de démocratie en apparence usant de la dictature pour parer aux limites de la démocratie, la dictature servant paradoxalement ici à éviter le chaos des démocraties.

Ainsi, malgré les sanctions économiques qui lui sont imposées depuis 2006, la Corée du Nord a persisté à acquérir l’arme nucléaire entérinant ainsi sa stratégie politique d’émancipation et d’accession au rang de grande puissance. C’est une fine stratégie puisque les Etats de la communauté internationale sont désormais obliger de composer avec elle. Pour exemple, malgré les tensions qu’alimente Pyongyang au sein de la communauté internationale et de la menace qu’elle représente, la Corée du Nord va participer aux Jeux Olympiques d’hiver 2018. Ces derniers se dérouleront en plus sur le territoire de sa sœur ennemie et frontalière, la Corée du Sud. Par ailleurs, maintenant que la Corée du Nord a atteint ses objectifs politico-stratégiques par le biais de l’acquisition de l’arme nucléaire, elle n’a plus besoin d’entretenir cette politique conflictuelle et cet exemple pourrait aussi illustrer une volonté de désescalade des tensions pour Pyongyang. C’est un exemple de stratégie diplomatique par le sport qui permettrait à la Corée du Nord de renouer avec la communauté internationale et notamment avec la Corée du Sud.

IV. Un bref regard critique

En laissant la Corée du Nord acquérir l’arme nucléaire, les puissances mondiales donnent une sorte d’autorisation tacite aux potentiels Etats souhaitant acquérir l’arme nucléaire. Cela pourrait mener à une nouvelle course à l’armement nucléaire, augmentant ainsi le risque de guerre nucléaire. De plus, sans faire respecter le TNP – même si la Corée du Nord n’est pas partie à ce traité – cela pourrait démontrer l’iniquité et l’inefficacité d’un tel cadre juridique et entrainerait par la même occasion sa déliquescence. Néanmoins, la réflexion est biaisée étant donné que d’un point de vue moral les puissances nucléaires ne peuvent réellement s’opposer à ce que la Corée du Nord ou tout autre Etat n’obtiennent l’arme nucléaire qu’ils possèdent eux-mêmes. L’unique solution face à la prolifération de l’arme nucléaire serait un désarmement nucléaire (ainsi que chimique et biologique) total et mondial. De nos jours, la dissuasion nucléaire ne fait qu’entretenir une méfiance mutuelle et « aussi longtemps qu’un Etat possédera des armes nucléaires, d’autres voudront s’en procurer ». Pour autant, est-ce que seulement l’arme nucléaire peut-elle être « désinventée » ?

Bibliographie :

Ouvrages :

ARON Raymond, Paix et guerre entre les nations (6è édition revue et corrigée), Paris, Calmann-Lévy, 1962, p. 794.
BONIFACE Pascal et COURMONT Barthélémy, Le monde nucléaire : arme nucléaire et relations internationales depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2006, p. 259.
JOURNE Venance et BLIX Hans Martin (Préfacier), Armes de terreur. Débarrasser le monde des armes nucléaires, biologiques et chimiques, Paris, L’Harmattan, DL 2010, p. 247.

Revues :

GASTELLIER Laura, « Armes nucléaires et asymétrie », Revue internationale et stratégique, 2003/3 (n° 51), pp. 97-101.
HEBERT Jean-Paul, « Dissémination, prolifération des armes des destruction massive », Revue Etudes, Tome 377, n°5 (3775), novembre 1992, Paris, pp. 437-574.
HOFFMANN Stanley, « Raymond Aron et la théorie des relations internationales », Politique étrangère, 2006/4 (Hiver), pp. 723-734.

BERGER Gautier

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