L’Arabie Saoudite : un royaume en mutation ?

« Nous ne ferons que retourner à un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions. » Mohammed Ben Salmane, lors d’une conférence économique à Riyad en présence de 2 500 délégués et investisseurs étrangers.

L’Arabie Saoudite repose sur un pacte politico-religieux entre les descendants de Mohammed Ibn Adbel Wahhab, le père fondateur du wahhabisme, une branche rigoriste de l’Islam sunnite, et la famille Al-Saoud. Leur alliance, née à la fin du XVIIIè siècle, a permis de créer un Etat théocratique reposant sur une monarchie islamique absolue, dans lequel l’islam sunnite wahhabite constitue l’ordre social, juridique et politique du pays. Grâce à la rente pétrolière, cette alliance politico-religieuse est devenue l’une des plus pérennes du monde musulman.

L’Arabie Saoudite, gouvernée par la famille Al-Saoud depuis 1932, date de la création du pays, et portée aujourd’hui par les ambitions de Mohammed Ben Salmane, a désormais pour projet d’encourager l’ouverture de la société en libéralisant l’économie sous forte emprise étatique, et la société. En politique étrangère, on assiste à son émancipation de Washington et à une politique plus interventionniste et plus agressive qu’auparavant ; notamment pour faire face à la tension montante avec l’Iran.

La régime saoudien, fondé sur l’Etat-providence, est aujourd’hui en transition. Ces derniers temps, le pays est confronté à de nombreux défis qui vont le pousser à s’ouvrir au reste du monde.

UNE PHILOSOPHIE POLITIQUE REMISE EN QUESTION

La Loi fondamentale a été promulguée le 1er mars 1992 par le roi Fahd. Le système de gouvernance du Royaume est alors défini officiellement par écrit. Ce texte sert de Constitution au pays. La Loi fondamentale contient neuf chapitres : l’Arabie Saoudite est définie comme un Etat souverain arabe islamique qui obéit à la charia, la loi coranique, et à la Sunna, la tradition prophétique. Ce texte pose également le devoir d’allégeance des citoyens au roi, et ce en toutes circonstances. Il spécifie aussi que le pouvoir judiciaire est indépendant.

Les mutawwa’, une sorte de police des moeurs dépendant du Comité pour le commandement de la vertu et la répression du vice, constituent le pivot du contrôle social dans les lieux publics. Les actions des mutawwa’ sont de plus en plus controversées par la communauté internationale et la jeunesse saoudienne, tant elles sont répressives sur la société, notamment envers les femmes : interpellations pour tenue vestimentaire indécente, respect de la non-mixité, etc…

De plus en plus de jeunes diffusent des vidéos sur les réseaux sociaux pour inciter Riyad à réagir. Le 13 avril 2016 et face à la pression de plus en plus insistante, le gouvernement saoudien a réduit le rôle des mutawwa’ a un simple rôle de prévention. La police civile est désormais responsable du contrôle social, des arrestations, des interpellations ou des vérifications d’identité.

Le rigorisme gouvernemental tend de plus en plus à se retourner contre lui-même à l’intérieur du pays. En outre, il devient de plus en plus fréquent que Daech ou Al-Qaida visent la famille Al-Saoud ou le royaume. Le régime est fortement menacé et fragilisé par les salafistes-djihadistes.

Il l’est encore plus par la baisse des prix du pétrole depuis 2015 (en dessous de 30 dollars), et par les coûts de l’intervention militaire au Yémen dûs à son enlisement. En plus de cela, l’Arabie Saoudite mène une guerre par procuration avec l’Iran. On assiste donc à une déstabilisation dans l’étranger proche de l’Arabie Saoudite, ce qui rend le royaume vulnérable à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur.

Face à ces menaces, le régime a décidé de durcir sa politique judiciaire en menant une répression contre tout acte contestataire envers le régime ou l’Islam, et sa politique étrangère, notamment vis-à-vis de l’Iran et de ses alliés chiites. Cette extrême tension l’opposant à l’Iran exacerbe un fort ressenti anti-chiite au sein du territoire.

Le Royaume doit également composer avec le retrait progressif des Etats-Unis du Moyen-Orient. Cette relation spéciale est affaiblie par la révolution du gaz de schiste aux Etats-Unis, ces derniers n’assurant plus la régulation du marché pétrolier.

L’état de santé du Roi Salmane laisse penser à une potentielle abdication de sa part, et donc à une intronisation de son fils Mohammed Ben Salmane (MBS). Il avait été nommé par son père le 29 avril 2015 vice-prince héritier, ministre de la Défense, président du Conseil économique et des affaires de développement. Après une ascension fulgurante, MBS espère accéder au trône afin de réformer économiquement le pays et transformer la société saoudienne.

DES POLITIQUES RELIGIEUSES ET SOCIO-ECONOMIQUES EN VOIE D’OUVERTURE

L’économie saoudienne connaît certains déséquilibres qui empêchent son développement : les hydrocarbures représentent 80 % des ressources du budget de l’Etat et 95 % des exportations du royaume. Le taux de chômage chez les jeunes est de 30 % chez les moins de 25 ans, les étrangers constituent 56 % de la population active, le secteur privé représente 30 % des emplois. 70 % de la population saoudienne a moins de 45 ans. Très éduquée, elle est la plus connectée du monde sur les réseaux sociaux.

Alors que le choc pétrolier de 1973 avait permis le développement du pays grâce à la hausse des prix du pétrole, la chute des cours du baril en 2016 a fortement contribué à la déstabilisation du pays. A cause de cette chute vertigineuse, le gouvernement a du puiser dans ses réserves pour financer les déficits publics. Ceci a amené à une toute nouvelle reconfiguration de sa stratégie économique. Le pays compte désormais sortir de sa « toute dépendance » à l’or noir en développant une stratégie « post-pétrole » et en diversifiant ses énergies. Le Roi Abdallah avait fondé en 2010 un complexe destiné aux énergies atomiques et renouvelables à Rabigh. Aujourd’hui, la politique de diversification énergétique est un pilier incontournable du programme de transformation économique saoudien.

Riyad tente également de développer le tourisme religieux avec la Mecque et Médine, deux des trois lieux saints de l’Islam situés sur son territoire ; ainsi que le tourisme classique, en misant sur son patrimoine culturel et archéologique.

Cette ouverture au niveau économique va de pair avec l’ambition du gouvernement de s’ouvrir aussi sur le plan socio-politique. En effet, une série de réformes d’assouplissement ont été votées par le Roi Salmane, notamment concernant les restrictions envers les femmes : la reconnaissance à partir de juin 2018 de leur droit de conduire, leur droit d’assister à des évènements sportifs dans trois stades saoudiens (Riyad, Dammam, Djeddah), et le droit pour les jeunes filles scolarisées dans les écoles publiques à faire du sport. Jusque là, les femmes et les hommes étaient séparés dans les espaces publics, conformément à la Constitution. L’ONG Human Rights Watch jugeait néanmoins ces décisions insuffisantes pour l’amélioration de la condition de la femme saoudienne.

Grâce à ces modestes réformes, qui marquent néanmoins un réel tournant pour la société saoudienne, l’émancipation des femmes est en bonne voie.

QUELLES STRATEGIES POUR QUEL AVENIR ?

Le Royaume a opté pour une stratégie dialectique d’austérité budgétaire en interne et une stratégie d’investissement à l’international.

L’Arabie saoudite souhaite en effet emprunter sur les marchés financiers internationaux. De ce fait, Riyad va s’ouvrir aux capitaux étrangers et investir dans de nombreux secteurs d’activité, notamment dans les services. Pour cela, le pays a décidé de vendre moins de 5 % d’Aramco, la première compagnie pétrolière du monde, ce qui lui permettrait de se doter du plus important fonds souverain au monde, soit 2000 milliards de dollars. Jusqu’alors, le fonds souverain de l’Arabie Saoudite pesait 600 milliards de dollars. Cette manoeuvre va permettre au pays de réinvestir dans le monde entier. Selon la Loi fondamentale, les ressources économiques sont la propriété de l’Etat, garant et protecteur de l’argent public. Il doit donc fournir des emplois, l’accès aux services de santé et l’éducation aux citoyens saoudiens.

Mais aujourd’hui, le régime n’est plus en mesure de remplir son rôle d’Etat-providence : les primes des fonctionnaires ont été abolies afin d’acheter la paix sociale, et les subventions sur le carburant, l’eau et l’électricité ont baissé.

La mise en place du programme de réformes économiques et sociales « Vision 2030 » a été annoncée le 25 avril 2016 par Mohammed Ben Salmane. Ce programme cible tout d’abord la jeunesse, qui semble avoir été séduite par le projet.

Les principaux objectifs de Vision 2030 sont de réduire la dépendance du pays au pétrole, de diversifier l’économie et de favoriser l’essor du secteur privé via la création de zones franches pour développer le tourisme. La chute des prix du pétrole a justifié cette volonté d’un changement de modèle.

Le programme Vision 2030 prévoit que 65 % du Produit Intérieur Brut provienne du secteur privé, en augmentant la part des PME de 35 %. Il prévoit aussi la mise en place de mesures attirant les investisseurs étrangers et créant plus d’industries. Vision 2030 vise aussi à alléger la bureaucratie, à réduire le taux de chômage, et à favoriser l’emploi des femmes en créant un million d’emplois dans la vente d’ici 2020. Enfin, des loisirs seront proposés à la jeunesse saoudienne, qui est la première bénéficiaire du programme ; les jeunes étant les premiers contestables du régime. La lutte contre la corruption dans l’administration saoudienne constitue l’autre grand pilier du programme.

Avec son programme, Mohammed Ben Salmane devient alors le promoteur d’une société consumériste.

Ces réformes risquées visant à transformer la société et l’économie constituent une avancée pour le pays, mais elles semblent difficilement conciliables avec la doctrine wahhabite et vont compliquer l’avenir du pays. Le pacte saoudo-wahhabite, qui consistait en la conquête des territoires et à l’association du politique et avec la doctrine wahhabite, est au fil des années de moins en moins approprié. Ce changement de politique impliquera de nombreux compromis, notamment avec la famille royale et le clergé wahhabite.

Cette transition à laquelle fait face le pays est semée d’incertitudes, particulièrement lorsque l’on considère le retour en grâce de l’Iran.

Auteur : Laurène Vidal 

Sources :

DAZI-HENI Fatiha, L’Arabie Saoudite en 100 questions, Editions Tallandier, 2017

RODRIGUEZ Clarence, Arabie Saoudite 3.0. Paroles de la jeunesse saoudienne, Erick Bonnier Editions, Paris, 2017

France 24, « Droits des femmes en Arabie saoudite : quelles avancées ? » Vidéo disponible sur : http://www.france24.com/fr/video/20171030-droits-femmes-arabie-saoudite-quelles-avancees, 30/10/2017, consulté le 09/01/2018

Franceinfo, « L’Arabie saoudite veut investir 500 milliards de dollars pour accueillir les cerveaux du monde entier », Disponible sur : https://www.francetvinfo.fr/monde/l-arabie-saoudite-veut-investir-500-milliards-de-dollars-pour-accueillir-les-cerveaux-du-monde-entier_2437211.html, consulté le 09/01/2018

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