L’ambiguïté russe face au réchauffement climatique. La fonte du permafrost, le paradoxe sibérien

La conférence de Katowice, le jeu diplomatique des puissances

Le réchauffement climatique, inscrit dans les agendas politiques depuis de nombreuses années est source de nombreux engagements. Reconnu par la majorité, les consciences s’élèvent afin de concevoir une politique environnementale commune. Les différentes conférences sur le climat ont montré l’ampleur du défi et ce, depuis la conférence de Rio de Janeiro de 1992.  

Tandis que les BRIC connaissent une croissance économique forte, les émissions de gaz à effets de serres sont les conséquences de ce développement. Si la Chine, le Brésil et l’Inde ne sont pas responsables historiquement du « réchauffement climatique ». Ils y participent activement depuis maintenant une vingtaine d’années.

Alors que se tenait la Conférence de Katowice du 3 décembre au 14 décembre 2018, le souhait de concrétiser les Accords de Paris s’est fait savoir ainsi que celui de rehausser les engagements des signataires.  

D’après Laurence Tubiana, ancienne négociatrice en chef de la COP 21, il s’agissait pour cette COP 24 d’ « un sommet technique, mais avec un enjeu politique fort ».  Si l’ambition semblait de mise, la COP 24 ne fut pas l’opportunité d’aborder un champ d’action plus important.  Les Etats, dans un contexte géopolitique peu favorable, se sont contentés de valider les Accords de Paris, promettant la réduction des gaz à effet de serre de 50% d’ici 2030. 

Alors que le Groupe d’Experts Intergouvernementales sur l’évolution du climat (GIEC) présentait son rapport à la Conférence de Katowice, les Etats-Unis, la Russie, le Koweït ainsi que l’Arabie saoudite paralysent les négociations. Ces quatre Etats pétroliers souhaitaient que soit indiqué dans le rapport rendu par le GIEC que les pays « prennent note » de l’étude plutôt que de « l’accueil favorablement », remettant ainsi en question leur engagements.  Seuls ces quatre Etats sur 196 signataires clivèrent le dialogue, laissant donc la minorité l’emporter sur l’ambition de la majorité. 

Si les Etats-Unis de Donald J. Trump ont quitté les Accords de Paris, trop contraignants selon ce dernier, la Russie soulève une ambiguïté face à l’enjeu climatique. 

Le président Vladimir Poutine vantait durant la COP 21 la réduction d’émissions des gaz à effet de serre de la Russie, s’attribuant le mérite d’une politique environnementale ambitieuse. Seulement cette réduction des gaz à effets de serres est le fruit de la désindustrialisation de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques suite à la chute du mur de Berlin: Force est de constater qu’il ne s’agit pas des conséquences d’une politique environnementale russe.

La Russie devant le Protocole de Kyoto, le bon élève en apparence 

Discours d’ouverture de Vladimir Poutine, le 30 novembre dans le cadre de la COP 21, au Bourget. Photo Alain Jocard.AFP

Le protocole de Kyoto conclu en 1997 dans le cadre de la Convention Cadre des Nations Unies sur le changement climatique fut le premier engrenage mit en place par les états dans le cadre d’une politique environnementale commune à l’échelle internationale. 

La Russie représentée à l’époque par Andreï Illarionov, conseiller économique de Vladimir Poutine, s’oppose au protocole de Kyoto. Selon Andreï Illarionov les Accords de Kyoto correspondent à un nouveau totalitarisme, voire « un Auschwitz pour la civilisation » (Rosbalt 2004).[1] 

Tandis que les Etats-Unis de G. W. Bush rejettent le protocole de Kyoto en mars 2001, la Russie entrevoie l’opportunité de gagner en assurance face aux Etats-Unis isolationnistes et ratifie donc le protocole de Kyoto le 18 novembre 2004. 

Avec la ratification de la Russie, le protocole de Kyoto prend tout son sens et entre donc en vigueur le 16 février 2005. Afin de rentrer en vigueur 55 pays représentant 55% des émissions des gaz à effets de serres devaient ratifier le protocole. Néanmoins avec le départ des Etats-Unis représentant à elle seuls 36% des émissions, la Russie pouvait contre-peser la balance avec ses 17% d’émissions.

Cette ratification pour la Russie fut la source de nombreuses polémiques remettant en cause l’ordre établi. Ceci entraine le désengagement de la Russie dans la seconde phase du protocole en 2012 ; faisant ainsi primer l’économique sur l’écologique. Selon Vladimir Tchouprof, directeur du programme énergétique russe, il s’agirait du fait que « Malheureusement, la Russie ne fait pas partie des Etats qui ont su pleinement profiter des avantages du protocole de Kyoto. Au fond nous avons acheté notre billet très cher mais nous n’avons pas pris le train ».[2]

Dans une perspective similaire, les Accords de Paris présentent les mêmes symptômes géopolitiques que le protocole de Kyoto. Les Etats-Unis de D. J. Trump ayant quitté les Accords, il s’agirait là pour la Russie de s’imposer de nouveau comme leader d’une politique environnementale. 

Si la Russie a signé les Accords de Paris durant l’année 2015, celle-là compte le ratifier durant l’année 2019. Suite au départ des Etats-Unis, l’enjeu diffère, ces derniers étant les plus gros émetteurs de gaz à effets de serres. De fait, la Russie peut entrevoir ses objectifs à la baisse. 

Ceci étant dit, la Russie renvoie une image floue de son engagement face au réchauffement climatique. 

L’objectif que s’est assigné la Russie étant une baisse de 30% des émissions des gaz à effet de serre par rapport à ce qu’ils émettaient dans les années 1990 d’ici 2030. Cependant, selon l’ONG Climat Action Tracker (CAT), spécialisée en analyse de trajectoire carbone, cet objectif serait qualifié de complètement insuffisant avec la note la plus basse attribuable. 

Le CAT estime que la Contribution Nationale russe va entrainer des émissions de CO2 entre 2,6 et 2,8 milliards de tonnes en 2020 et entre 2,8 et 3 milliards de tonnes d’ici 2030. La conséquence serait alors une augmentation de 15% à 20% des émissions des gaz à effets de serres d’ici 2030.[3]

Vladimir Poutine a entrepris l’application de décrets portant sur la qualité de l’air, lors de son élection. Seulement ce budget selon le CAT a déjà été amputé à hauteur de 17%. 

L’opinion publique russe joue également un rôle important. Sceptique face au réchauffement climatique, celle-ci ne souhaite pas contribuer de manière importante aux changements. 

Alexeï Kokorine directeur du programme « climat et énergie » de World Wide Fund Russie, considère que la Russie opère sur un temps court : « Si la communauté scientifique russe est bien consciente des enjeux écologiques, ses préoccupations paraissent lointaines pour la majorité de la population… ».[4]

La fonte du permafrost (pergélisol) : l’enjeu climatique russe

Carte des différents types de  permafrost en Russie (Université de l’Alaska, du Canada, ainsi d’Austin, Texas Austin 2001)

En effet, le rôle ambiguë de la Russie devant le réchauffement climatique soulève un problème qui selon de nombreux chercheurs est capital. Le permafrost[5], en français pergélisol, correspond aux sols gelés qui recouvrent 25% de la surface de l’hémisphère Nord recouvrant alors une partie de l’Alaska, du Canada, ainsi que de la Russie. couches de glaces, allant de plusieurs à quelques centaines de mètres renfermeraient 1,700 milliards de tonnes de dioxyde de carbone, ce qui représente le double de la quantité de CO2 qui se trouve dans l’air aujourd’hui.

Avec la fonte du permafrost la quantité de CO2 qui s’en échappe provoquerait une catastrophe climatique d’envergure selon de nombreux scientifiques. 

La Sibérie représente 77% de l’espace russe avec 13,1 millions de km2 et 27% de la démographie russe. De par son environnement hostile et ses températures extrêmes, l’exploitation des ressources de la Sibérie n’en n’est que plus difficiles. Seuls quelques bassins anciens sont exploités.  Cependant les mines exploitées sont aujourd’hui épuisées, et le réchauffement climatique rendent la ruée vers les plaines sibériennes plus attrayante. La Sibérie représenterait approximativement 66% des ressources du sol russe ce qui en fait un sol très convoité. Le sol sibérien recèlerait quelques 18 milliards de mètres3 de gaz auxquels s’ajoutent les 10 milliards de m3 de la presqu’île de Lamar soit l’équivalent de 50 années de la production russe actuelle[6]

Eric Canobbio maître de conférences à l’Université Paris-VIII fait remarquer : « L’importance des investissements dans les exploitations et les infrastructures industrielles boréales imposent des alliances industrielles de type Statoil (Norvège)-Total (France)-Gazprom (Russie), société créée en 2008 pour exploiter le site russe de Shtokman). » Le conglomérat d’entreprises étrangères amoindri le pouvoir de décision russe. 

Cela étant dit, avec la fonte du permafrost, la Russie peut bénéficier de nombreux avantages.  Le retrait de la banquise va entraîner l’exploration maritime ainsi en application du droit international ces territoires pourront être revendiqués. La Russie pourra alors, si l’ONU lui accorde, bénéficier d’une partie des sols de la banquise. 

L’autosuffisance alimentaire d’ici 2020 est également un des objectifs entreprit par la Russie alors que celle-ci subit des sanctions. Ayant produit 120 millions de tonnes de blé en 2017, celle-ci est devenue incontestablement une puissance agricole. L’exploitation des sols suite au réchauffement climatique pourrait faire de la Russie la première puissance multi-céréalières mondiale. 

Vladimir Poutine sème le doute à travers son ambiguïté. Depuis de nombreuses années la Russie entretient une discrétion face aux enjeux climatiques. Cependant les derniers événements mènent à se poser des questions. Alors que les rapports scientifiques annoncent des risques d’ampleur, l’attraction des ressources des sols russes est d’une importance cruciale dans le cadre de la politique souverainiste russe. 


[1] M-H. Mandrillon, « La polémique sur la ratification du protocole de Kyoto en Russie : Poids des réseaux soviétiques et nouveaux dilemmes », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 2005, p. 179-205.

[2] Sputniknews, La Russie se retire du protocole de Kyoto, 7 décembre 2012

[3] Loïc Chauveau, « Le rôle ambiguë de la Russie », Sciences et avenir, 14 décembre 2018

[4] E. Bouche, « L’écologie absente de la campagne présidentielle russe », Libération, 21 février 2018

[5] Permafrost ou Pergelisol / PEDOL. Couche de sol (terre, sédiment, pierre) gelée pour au moins 2 années consécutives. Seule une fine couche de terre dite « active » dégèle à chaque printemps.

[6] « L’Arctique un nouvel El-Dorado ? » La Documentation Française, Mis à Jour le 23 janvier 2011.

Bibliographie

M. Jacques, « Comment l’agriculture russe prospère sous les sanctions », Journal Les Echos, le 25 mai 2017 https://www.lesechos.fr/25/04/2017/LesEchos/22432-122-ECH_comment-l-agriculturerusse-prospere-sous-les-sanctions.htm

P. Moullot, « COP 21 Poutine vente les « efforts » (inexistants) de la Russie », Journal Libération, le 3 décembre 2015.  https://www.liberation.fr/desintox/2015/12/03/cop-21-poutine-vante-les-effortsinexistants-de-la-russie_1417948

 B. Durandin, « Vivre sur le permafrost : Proposition d’un voyage d’études des villes périglaciaires sibériennes » Avril 2005 https://graspinghand.org/2005/04/07/vivre-sur-le-permafrost/

Mandrillon Marie-Hélène, « La Russie et le protocole de Kyoto : une ratification en trompel’œil », Critique internationale, 2005/4 (no 29), p. 37-47 https://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2005-4.htm-page-37.htm

La Documentation Française, « L’Arctique, un nouvel El-Dorado ». Mis à Jour le 23 janvier 2012 https://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000519-l-arctique-un-nouvel-eldorado

Auteur : Charles-Edouard  GALLET

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