La Syrie : en attente d’être frappée

Cet article est paru dans l’hebdomadaire russe « Arguments et Faits » (« Аргументы и факты ») le 17 septembre 2013 et est relaté par le journaliste Georgi Zotov depuis l’aéroport de Damas, en Syrie.

AiF (Arguments et Faits) est donc un hebdomadaire russe dont le siège actuel est basé à Moscou et qui revendique n’avoir aucune appartenance à un parti politique. Il a été fondé en 1978 par une organisation russe dénommée « Le Savoir » et c’est en 1980 qu’il a été transformé en hebdomadaire uniquement disponible par souscription (à l’époque). AiF a été inscrit dans le livre des Guinness Records avec le plus grand nombre d’exemplaires tirés. En 1990, AiF avait déjà pratiquement tiré 33,5 millions d’exemplaires.

L’article traduit a donc été publié le 17 septembre 2013 et a été rédigé par l’envoyé spécial d’ « Arguments et Faits », Georgi Zotov, depuis l’aéroport de Damas où il a été prisonnier. Cet article est apparu à l’aube d’un accord russo-américain concernant la destruction de l’arsenal chimique du régime syrien de Bachar Al-Assad, puisque cet accord a été obtenu le jeudi 26 octobre à l’ONU. Cette résolution constitue ainsi une percée diplomatique importante puisque depuis le début du conflit syrien, en mars 2011, le Conseil de sécurité n’avait jamais réussi à se mettre d’accord sur un texte, Moscou et Pékin ayant mis leur veto à trois reprises. C’est ainsi, que le journaliste raconte sa détention en Syrie, mais aussi la façon dont voient les choses le peuple syrien.

 

« La Syrie : en attente d’être frappée »

« Qu’ils frappent, tant pis, que voulez-vous qu’on y fasse. » Les syriens, attendent tranquillement l’attaque américaine. Ainsi, les bookmakers lancent les paris : combien d’avions la Défense Aérienne Syrienne (ПВО) sera-t-elle en mesure de faire tomber ?

Parmi la population syrienne, certains acceptent paisiblement que des opérations militaires américaines soient mises en place. « Cela fait 2 ans que nous sommes en pleine guerre civile et cela a fait plus de cent mille morts » – a déclaré  le lieutenant Ali du Service des Gardes-Frontières.

« Des villes entières sont en ruines. Et vous pensez que les syriens sont effrayés par quelques centaines de balles perdues ? Les portes vitrées de l’aéroport de Damas sont toutes décorées de trous faits par les balles » – résultat des attaques de nuit.

A l’entrée, pour empêcher les afghans et les pakistanais d’entrer sur le territoire syrien, ces derniers sont fouillés et interrogés en accordant une attention particulière aux « barbus » activement à la recherche d’étrangers entrants dans le pays pour participer au « djihad ».

 Il nous faut plus de sucreries

A l’aéroport de Damas, une mauvaise surprise m’attendait, les officiers de police refusent de me laisser entrer dans le pays – déclare le journaliste d’«Arguments et Faits ». Au début ils prirent mon passeport pour y tamponner mon visa, mais un appel du Ministère de l’Information Syrien changea tout. « On nous a dit que votre présence ici n’est pas souhaitable » – affirme le chef des gardes douaniers. « Mais aujourd’hui, il est impossible de vous expulser, le prochain avion pour Moscou n’est pas avant la semaine prochaine. » Voici de quoi envier Edward Snowden : il a été coincé dans le très-glamour “Sheremetyevo” (grand aéroport de Moscou) et non à Damas, en attendant les missiles américains. Je fus donc escorté dans une salle pour les détenus. Un agent des services frontaliers me dit alors en plaisantant : « Vous vous ennuyez? Bientôt, on va s’amuser. Si les bombardements commencent, nous mourrons ensemble » – car la première chose sera d’attaquer l’aéroport. Il rit, mais ses collègues ne riaient pas. Des coups de feu sont entendus à proximité – la banlieue bombardée est occupée par les rebelles, ils répondent avec des mortiers.  « Vous entendez ? – dit le garde-frontière d’un air intéressé – ce genre de mélodie, nous l’avons toute la nuit. » En fait, la Syrie est en guerre avec le monde entier. Les militants sont de pays arabes, leurs armes sont des plus récentes – elles viennent des Etats-Unis, de la Turquie et de l’Union européenne.

« Quel est votre salaire? » lui demandé-je. « 75 dollars par mois » me répondit-il. « Quand la guerre a commencé, le dollar valait 47 livres syriennes, et maintenant sur ​​le marché noir ça vaut 230 livres syriennes. Vous voyez ce paquet de cigarettes? Avant ça coutait 25 livres syriennes, maintenant le prix a augmenté 5 fois. La moitié des restaurants sont fermés – il est difficile de trouver de la nourriture. Mais nous avons besoin de beaucoup de sucreries. Notre vie est si amère que le besoin nutritionnel en sucre n’est que croissant. Vous savez, je suis triste. Avant, en Syrie, on était tous frères. Votre voiture tombait en panne, et 10 personnes se précipitaient immédiatement sur vous pour voir si vous aviez besoin d’aide. Et maintenant vous pouvez mourir dans la rue, et personne ne s’approcherait. Les gens se sont endurcis. »

C’est sûr. Cela fait toute une journée que je suis en prison – et personne ne m’a proposé ni nourriture ni eau. Personne ne se soucie de moi. Les syriens disent : « Nous sommes en guerre. Nous n’allons pas nous occuper de vous. » L’Ambassade de Russie a refusé d’aider: « C’est votre problème – il ne fallait pas venir en Syrie. » Avant cela, je m’étais déjà rendu 8 fois en Syrie, – et l’on m’avait toujours laissé tranquille, on ne m’avait jamais embêté. Maintenant tout a changé : l’ambassadeur de Syrie à Moscou ne peut pas me rencontrer depuis Février,  car il « très occupé », et les 5 lettres d’« AiF » demandant une interview avec le président Bachar Al-Assad sont passées aux oubliettes. La Syrie a ainsi perdu d’emblée la guerre de l’information à l’ouest, et maintenant je comprends pourquoi.

L’aéroport me rappelle un sous-terrain, il n’y a plus d’électricité dans la moitié du bâtiment. Les vendeurs de souvenirs s’ennuient, collés à leurs comptoirs en essayant de vendre des objets que personne n’achète. La nuit tombée, les agents se sont souvenus que je n’avais pas mangé de la journée, et ils m’ont appelé pour boire une tasse de thé avec du pain en leur compagnie. Pendant le repas, un des officiers se plaint : hier matin j’ai dû faire 5 heures de queue au distributeur de billets – ils se sont tous précipités pour retirer de l’argent parce qu’ils croient qu’après les bombardements aériens, les banques ne vont plus ouvrir. Un autre se vante, il a eu de la chance : il a obtenu grâce à un ami 10 litres d’essence. Les murs commencent soudainement à trembler, il y a un bourdonnement – des avions militaires volent tout près de nous. « Ils vont à Homs », – dit sagement le gros garde-frontière.  « Non, à Alep, – corrige son collègue. – Les militants ne sont plus un problème. » Quand vous voyez la mort tous les jours dans la rue, vous finissez par vous habituer à elle. Hier, le bombardement d’une voiture au Ministère de l’Education a tué 5 personnes, et aujourd’hui, plus personne ne s’en souvient.

Une cuillérée d’un océan de sang

« Et que vont-ils bombarder ? » –  demandé-je. « Et bien nous avons tenu un pari de 5$, – dit en riant le garde-frontière – les opinions divergent. Moi je  pense qu’ils vont frapper une chaine de télévision syrienne. J’espère que nous descendrons 2-3 avions et avec cela nous prouverons la force des armes russes. « Bien, je vais t’emmener dans un hôtel pas loin d’ici. » Dans les hôtels de passage il n’y a pas d’eau chaude, et l’électricité est interrompue – mais le prix est très élevé, 130 dollars. Deux officiers se regardent et me chuchotent : «  Si tu veux, on peut aller en ville pour quelques heures ? Ça te coutera 100 dollars mais tu laisseras ton passeport dans un coffre-fort ici. » Sous peu nous serons à Damas et ici, c’est toute une autre vie. Selon la chaine de télévision CNN : les loups hurlent en plein milieu de la capitale syrienne ruinée. Mais en réalité, la population boit des cocktails dans les bars, les filles mettent des décolletés (+40°C). Les gens mangent des glaces et on entend même le rire des enfants. «  Et lorsque les sirènes retentissent, tout sonne différemment, – dit Rachid, 64 ans, patron d’un café. – Oh, si seulement ça avait été votre armée militaire, vos armes, et votre dispositif, nous aurions tenu le coup, l’armement russe est le meilleur qu’il soit, n’est-ce pas ? Peut-être pourriez-vous envoyer vos  spécialistes en la matière (armée russe) ? »

Commentaire :

Cet article m’a paru très révélateur des inquiétudes de la population syrienne, qui se trouvait à ce moment-là dans l’obscurité la plus complète, mais il y a aussi un réel décalage au sein même du pays avec d’un coté une Syrie « meurtrie » et de l’autre une Syrie « insouciante » qui vit au jour le jour. Cet article permet aussi de voir, de l’intérieur, l’évolution des mœurs dans le pays, avec une population qui n’a guère le choix que de s’habituer au sang et à la mort.

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