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La reconstruction en Syrie : par qui, et comment ?

Par Ulysse ROUSSET

Depuis quelques mois déjà, la fin de la guerre en Syrie se profile. L’Etat Islamique n’y est encore présent que de manière marginale et les démarcations des zones contrôlées par le régime ainsi que les forces rebelles ne bougent presque plus. Bien sûr, tout est loin d’être résolu, et il n’est pas à exclure que les combats reprennent, ou que le conflit change de forme : la Turquie a placé ses pions dans le nord de la Syrie, faisant peser une menace sur les kurdes ; et Daesh pourrait entreprendre une stratégie de terrorisme larvé avec des attentats sporadiques. L’évolution de la situation sur le terrain laisse toutefois présager un retour progressif à la paix. Et qui dit paix, dit reconstruction. Un processus technique, bien moins médiatique que la guerre, et pourtant d’une importance capitale parce qu’il dessine la géopolitique régionale de demain.
En plus de l’Ouest du pays plus urbain et peuplé qu’il a toujours conservé, le régime a repris la majeure partie des plaines vers le sud et le centre du pays. Les FDS (forces démocratiques syriennes) sont une coalition militaire dominée par les kurdes qui se sont récemment rapprochés du régime syrien (Infographie du Figaro, sources : Anadolu Agency, Debka, Thomas van Linge et isis.liveuamap.com)

Le constat syrien

Cette guerre de 7 ans aura fait près de 400 000 morts et 11 millions de déplacés ou réfugiés, soit la moitié de la population syrienne d’avant-guerre[i]. Pour chaque camp, il s’agissait d’affirmer son autorité et de priver l’adversaire de moyens de survie, cela au prix de sacrifices humains et matériels stupéfiants. Les grandes villes et infrastructures du pays n’ont donc pas résisté. Le coût de la reconstruction pour retrouver le niveau d’avant-guerre a été évalué à 327 milliards de dollars[ii], dont 227 milliards de perte de PIB et une valeur de destruction du capital fixe de 100 milliards.

Dans ce contexte, le lancement de la reconstruction est la condition sine qua non au retour des syriens déplacés ou réfugiés. Mais évidemment, la conjoncture économique syrienne est morose : le marché manque d’attractivité, le chômage atteint 55%, le taux de pauvreté 85%, si bien que les syriens n’ont plus les moyens de dépenser. En même temps, le gouvernement rencontre des difficultés à se procurer des financements sur les marchés financiers classiques en raison des sanctions internationales.

Un « retour à la normale » prendra des années, tandis que les vestiges de la guerre perdureront durant des décennies. Mais faute d’investissements et de stabilisation, la situation pourrait tout aussi bien empirer. En Europe, on craint un phénomène de « somalisation » ou d’Etat failli comme ce fut récemment le cas de la Libye, qui serait un terreau fertile à la mouvance djihadiste. Certains leaders européens et libanais s’impatientent aussi face à la crise migratoire. D’ailleurs, le Liban veut à tout prix participer à la reconstruction, qu’il voit comme une « énorme opportunité », parce que la guerre lui a coûté « très cher », selon les mots du ministre libanais de l’Economie Raed Khoury.

Les premières urgences ? L’eau, l’énergie, et le bâtiment. La Syrie s’est déjà mise au travail et tente de relancer l’économie par la reconstruction d’infrastructures ou la réactivation de programmes industriels et agricoles. Certaines usines reprennent leurs activités, et les paysans qui avaient fui retrouvent peu à peu leurs champs. Le gouvernement a même fixé comme objectif de parvenir à l’autosuffisance alimentaire. Mais ces premiers efforts sont presque anecdotiques à côté de ce qu’il reste à accomplir, et la Syrie n’en aura clairement pas les moyens.

En septembre 2017, la Russie avait déjà appelé l’ONU à augmenter l’aide humanitaire. En août 2018, elle avait invité l’Union Européenne à participer à la « reconstruction humanitaire » afin d’endiguer l’afflux de réfugiés tout en facilitant le retour des syriens dans leur pays. Pourtant, à côté du constat effroyable de la situation syrienne, des juristes internationaux déconseillent de financer la reconstruction en Syrie. Selon eux, tout Etat participant au redressement du pays se rendrait potentiellement complice « de crimes internationaux, en particulier de nettoyage ethnique » [iii] au regard du droit international, puisque cela aiderait le gouvernement à dissimuler les preuves de ses exactions. En attendant de lever le voile sur cette situation – davantage politique que juridique –, des acteurs sont déjà prêts à reconstruire. Malgré le contexte économique difficile, les opportunités sont nombreuses, si bien que certains prennent déjà le risque d’investir.

Se pose donc deux questions : « Qui pour construire ? », et « Comment reconstruire ? ». Le sujet de la reconstruction et de son financement pose des interrogations de nature géopolitique : quels seront ses acteurs et ses enjeux ? Dans ce grand jeu des puissances, le Liban pourrait aussi trouver sa place, puisqu’il a toutes les dispositions pour accueillir et faire transiter l’économie de la reconstruction grâce à son milieu des affaires actif et ses infrastructures portuaires efficientes.

Les puissances occidentales et leurs alliés, des acteurs à écarter des débats

Pour financer la reconstruction, il y a des acteurs sur lesquels la Syrie ne pourra pas compter que l’on peut d’ores et déjà écarter : principalement les Etats-Unis et leurs alliés.

Les Etats-Unis : place au désengagement

Les longues années du conflit syrien auront été un désengagement continu pour les Etats-Unis. Le soutien à l’opposition, qui semblait à un moment pouvoir permettre de renverser Bachar el-Assad, n’a finalement pas payé. Il est désormais temps d’admettre l’échec. Le Président Trump a bien tenté de maquiller ce désaveu, en annonçant le 19 décembre 2018 que, Daesh vaincu, les américains n’avaient plus rien à faire en Syrie. Mais grand coup d’éclat, il s’avère qu’il n’avait prévenu personne de sa décision, peut-être pas même son propre Secrétaire à la Défense le Général Jim Mattis, qui présenta immédiatement sa démission. A l’international, français et britanniques sont mis devant le fait accompli et demandent un retrait progressif ; Israël exprime sa fureur de voir l’allié américain laisser le champ libre à l’Iran dans sa stratégie d’influence régionale. Enfin, les kurdes, jusque-là protégés par l’armée américaine, se retrouvent exposés à une offensive turque. Alors que les sanctions américaines à l’encontre d’entités et personnalités syriennes ont été maintenues[iv], Trump n’a toutefois pas mis son veto à l’aide humanitaire de l’ONU. Leurs priorités ayant été revues à l’annihilation de l’Etat Islamique et à l’endiguement de l’Iran (non plus au renversement du régime syrien), les Etats-Unis pourraient donc « laisser faire », sans vraiment intervenir.

La France : tombée dans le piège de son jeu diplomatique périlleux

Elle a voulu faire preuve d’intransigeance dans sa diplomatie à l’égard du régime syrien durant le conflit. Désormais, la France se retrouve face à la victoire de Bachar Al-Assad, si bien que l’idée même de reconstruction implique une double remise en question : la reconnaissance de sa défaite, et la légitimation formelle de l’autorité du régime syrien.

Ainsi, la « solution politique » prônée par Paris devra désormais se faire sous la coupe du régime. Une humiliation. Elle considère que la reconstruction lui fermerait des leviers de pression sur le régime. Pire encore, Paris craint que le processus ne donne l’occasion à Bachar Al-Assad d’un chantage dans lequel l’Europe devrait payer la reconstruction pour obtenir le retour des réfugiés et la stabilisation régionale. Aussi, la menace d’un Etat failli, base d’organisations terroristes, plane toujours. N’oublions pas non plus que le régime, tout comme le Rojava kurde, détiennent des djihadistes français ce qui représente une vraie capacité de nuisance. La France se trouve donc pour le moment écartée, même si un revirement plus pragmatique n’est pas à exclure, avec en tête des enjeux sécuritaires majeurs.

L’éternelle hésitation européenne, malgré une tendance favorable à la reconstruction

En Europe, le nombre de réfugiés ne représente que la partie visible de l’iceberg, soit moins de 10% du total de syriens ayant fui leur pays. Mais la question reste synonyme de crise pour les responsables européens. Malgré les réticences de principe de la France ou du Royaume-Uni, les autres Etats européens ont plutôt conscience que l’aide à la reconstruction pourrait endiguer la crise migratoire tout en stabilisant le pays. En 2017, l’Union avait déjà annoncé une aide de 12 milliards de dollars étalée sur 7 ans. Mais quand la demande de « reconstruction humanitaire » a émané de la Russie, une grande division est apparue, ce qui l’a poussé à revoir sa position : Bruxelles serait prête à participer à la reconstruction à la condition d’une « transition politique réelle, inclusive et complète »[v].  Bien qu’une majorité d’Etats seraient prêts à financer la reconstruction pour répondre aux défis du terrorisme et de la crise migratoire, l’Union reste – à son habitude – incapable d’affirmer une position commune réaliste.

Arabie Saoudite : une participation invraisemblable

Dans un tweet pour le moins surprenant, Donald Trump avait déclaré que l’Arabie Saoudite était prête à financer la reconstruction, sans préciser dans quelle mesure. Pour Ibrahim Fraihat, professeur de l’Institut de Doha[vi], l’Arabie Saoudite n’est tout simplement pas en position definancer ce processus, parce que l’influence iranienne en Syrie est sa principale préoccupation. Elle a tout de même symboliquement envoyé 100 millions de dollars, ce qui ressemble à un geste de courtoisie dans le contexte d’une diplomatie salie par l’affaire Kashoggi et la crise humanitaire au Yémen. En effet, elle a plus récemment précisé qu’aucune nouvelle aide pour la reconstruction de la Syrie n’était prévue[vii]. L’Arabie Saoudite est donc un nouvel acteur à écarter pour saisir la situation géopolitique de demain en Syrie.

Les puissances sur le devant de la scène

Russes et iraniens ont activement combattu aux côtés du régime syrien : leur intervention en 2015 peut à ce titre être considérée comme un tournant dans le conflit. Paradoxalement, les entreprises de ces pays sont encore peu impliquées en Syrie, même si elles tendent à le devenir.

La Russie prioritaire pour les hydrocarbures

La Russie est l’acteur le plus naturel. En effet, Moscou a déjà lancé un appel à « la reconstruction humanitaire » à l’ONU, puis directement à l’Union Européenne. Historiquement, les relations économiques russo-syriennes se sont limitées à l’importation en Syrie de matières premières russes, notamment de l’acier. Suite à la reconquête des territoires occupés par l’Etat Islamique, des sociétés russes se voient en priorité attribuer des parts des ressources naturelles récupérées. Le secteur des hydrocarbures est le plus actif. La Syrie détient de fortes réserves en gaz (285 milliards de m3) et en pétrole (2,5 milliards de barils) que les sociétés russes sont prêtes à exploiter. L’enjeu est de permettre à la Syrie de retrouver sa capacité de production d’avant-guerre qui se situait à 385 000 barils par jour, afin d’enclencher un dynamisme économique.

L’Iran : solidarité face aux sanctions américaines

Avec le retour des sanctions américaines, l’Iran a elle-même des difficultés à trouver des opportunités d’affaires sur la scène internationale. En même temps, la dette de Damas envers Téhéran a permis à cette dernière de rapidement négocier sa part. Elle a ainsi obtenu dès janvier 2017 la signature d’un contrat d’exploitation d’un réseau de téléphonie mobile, des accords sur des mines de phosphate, l’édification d’un port, et la location de 5000 hectares de terres agricoles[viii]. Il faut aussi souligner que l’Iran bénéficie d’une proximité stratégique avec le régime de Bachar Al-Assad en s’appuyant sur le Hezbollah libanais : de nombreuses compagnies iraniennes se sont d’ores et déjà installées à Beyrouth pour préparer la reconstruction. En décembre 2018, le ministre syrien de l’Economie Mohammad Samer Al Khalil a même annoncé que la priorité serait accordée aux entreprises iraniennes des secteurs public et privé.

La Chine : inclure la Syrie dans la stratégie OBOR (One Belt, One Road)

Pendant que les occidentaux fermaient leurs ambassades en Syrie, la Chine est restée en maintenant une équipe de 80 personnes. Grâce à ce contact permanent, des accords de coopérations commerciales ont déjà été signés[ix]. Pékin reste l’investisseur le plus réaliste, mais dans sa stratégie globale, ses financements se font toujours en contrepartie d’accès aux ressources naturelles. Néanmoins, les réserves syriennes en hydrocarbures ont déjà été promises aux russes et aux iraniens, prioritaires en raison de leur engagement militaire. En 2015 encore, Pékin était le second fournisseur de produits en Syrie, avec des exportations s’élevant à 1 milliard de dollars, dans le contexte d’un marché pourtant en grande difficulté.

Même si les investissements chinois sont encore timides, le chef de la diplomatie chinoise Wang Yi a déclaré en septembre 2018 que son pays était prêt à reconstruire la Syrie. Avec sa doctrine de politique étrangère du « consensus de Pékin », il faut dire que la Chine accorde peu d’attention aux sanctions occidentales. Elle voit dans de forts investissements en Syrie l’opportunité de contrer l’influence américaine déjà défaillante au Moyen-Orient, tout en contribuant à son ambitieux projet de nouvelles routes de la Soie (ou OBOR) en le faisant passer par la Syrie et le Liban. Autant d’éléments de lutte d’influence qui pourraient jouer à l’avantage de Damas, mais Pékin, qui envisage sa stratégie sur le long terme, préfère ne pas se précipiter et attend plus de garanties sécuritaires avant de passer à l’acte.

Pour mettre en œuvre la logistique colossale de la reconstruction syrienne, il faudra aussi s’appuyer sur de solides infrastructures économiques, que n’offre plus la Syrie. Dans ce domaine, un autre acteur clé de la reconstruction s’impose : le Liban. Alors que le pays a jusque-là subi plus que participé au conflit syrien, à travers une crise migratoire sans précédent (1 million de réfugiés syriens recensés, jusqu’à 1,5 million selon les estimations[x]), il se veut désormais devenir incontournable dans la reconstruction en Syrie.

Le Liban, un hub pour la reconstruction de la Syrie : Volonté politique, position stratégique, environnement dynamique, et proximité culturelle

Depuis les premiers cessez-le-feu de 2016, les entreprises libanaises sont à l’affût d’une accalmie. A la seule évocation de l’idée de reconstruire la Syrie, des projets ambitieux fleurissent. Tripoli devrait accueillir une zone économique spéciale en vertu d’un projet réactualisé. De plus, deux zones industrielles doivent être aménagées à Terbol et Baalbek, et une autre à Batroun attend la validation du Parlement. La réhabilitation d’un aéroport abandonné ainsi qu’une ligne de chemin de fer reliant Tripoli à Homs, sont aussi en discussion. Si la reconstruction agite autant les esprits, c’est bien parce que le Liban dispose de tous les atouts nécessaires pour se faire le hub de la réédification syrienne. 

Une volonté politique : la reconstruction, une opportunité pour le Liban

Le conflit a lourdement touché l’économie libanaise, passée de 8% de croissance du PIB en 2010 à 0,8 puis 2% depuis 2011[xi]. Les pertes dues au conflit sont ainsi évaluées à 4,5 milliards de dollars par an. En effet, la fermeture totale des frontières a privé les commerçants libanais de la seule et unique voie terrestre vers les pays de la région, puisque l’autre frontière du Liban, avec Israël, est toujours fermée. Une véritable catastrophe économique.

Aussi, les responsables politiques libanais s’impatientent face à la crise des réfugiés, rapidement devenue un fléau. Il faut dire que les infrastructures du pays ont été complètement saturées par l’arrivée d’1,5 million de syriens, venant notamment s’ajouter aux 174 000 palestiniens déjà présents [xii]. La question de l’accueil des réfugiés syriens est devenue source de fortes tensions politiques, utilisée pour accuser de laxisme au mépris de la sécurité nationale, ou d’indifférence vis-à-vis du drame humain[xiii].

Ainsi, le 2 janvier, le ministre de l’Economie a insisté sur la nécessité pour le Liban de participer à la reconstruction, une « énorme opportunité » selon ses mots. Dans l’esprit de beaucoup, le Liban a été victime de la guerre en Syrie, si bien que la reconstruction doit à tout prix lui bénéficier. Après la guerre civile libanaise (1975-1990), 600 000 ouvriers syriens sont venus travailler à la reconstruction du pays. Les libanais espèrent aujourd’hui reproduire cette expérience en Syrie, à plus grande échelle, comme le pays est plus vaste et plus détruit que ne l’était le Liban.

Le pays des Cèdres, porte d’entrée vers le Moyen-Orient

 Le Liban aime se revendiquer comme la porte d’entrée vers le Moyen-Orient. En fait, c’est même depuis les phéniciens (XIIe au VIIe siècle av. J.-C) que ce territoire joue un rôle d’échange entre Europe et Moyen-Orient. Le pays dispose d’une position si stratégique en Méditerranée Orientale qu’il n’existe pas vraiment d’autres routes pertinentes pour atteindre la Syrie.

Le Liban, porte d’entrée sur le Moyen-Orient. (Source : “Lebanese port eyes China as it sells itself as hub for Syria” Financial Times, 3 janvier 2019 https://www.ft.com/content/386b3fd2-01db-11e9-99df-6183d3002ee1)

Il y a une évidence qu’il est ici important de rappeler : les Libanais sont mieux rodés que les occidentaux pour venir faire des affaires en Syrie, parce qu’ils parlent le même arabe dialectal, en plus de l’anglais et du français. Ils ont aussi une certaine maîtrise du marché syrien puisque les échanges entre les deux pays étaient assez importants avant la guerre. Il faut dire que le Liban et la Syrie partagent 375 km de frontière, ce qui constitue 82,6 % des frontières libanaises. Ainsi, cette proximité à la fois géographique et culturelle du Liban avec la Syrie pourrait favoriser les affaires.

Pour le conseiller à la Chambre de commerce de Beyrouth Roger Khayat, les Etats « qui pourraient financer les reconstructions postconflit – les Etats-Unis, l’Union européenne et les pays du Golfe – ont tous perdu la guerre. Ils ne vont certainement pas financer un pays contrôlé par l’Iran ». Mais les entreprises du secteur privé français, espagnol et italien se sont montrées les plus intéressées lorsque des délégations sont venues se renseigner. Quand les Libanais ne seront pas à l’initiative, ils pourront jouer un rôle d’intermédiaire entre les entreprises étrangères et le marché syrien, ce qui les rendra incontournables.

Un environnement des affaires dynamique

Autre atout non négligeable, les entrepreneurs libanais connaissent déjà les projets de reconstruction puisqu’ils ont dû reconstruire leur pays après la guerre civile à partir de 1990. Aujourd’hui, ils sont déjà prêts à rebâtir le pays voisin. Le PDG de Kettaneh Construction, une société d’installations gazières et pétrolières, expliquait dès 2016 être dans une phase de « mise en place de structures de gouvernance dans l’espoir de débuter nos activités dans trois ans ». Le PDG de la Cimenterie Nationale, un des principaux cimentiers du pays, estime que 35 millions de tonnes de ciment seront nécessaires pour reconstruire la Syrie, « soit six fois plus que les 6 millions produites chaque année au Liban » [xiv]. Dans les zones qui ont retrouvé le calme dans les premières années du conflit, des petites entreprises de matériaux de construction ont profité du vide pour conclure les premiers contrats.

Il y a aussi l’atout de Beyrouth. La capitale, à seulement 2h30 de Damas en voiture, offre des quartiers d’affaires et des tours neuves et parfois vides qui n’attendent que d’être louées. La ville est aussi reconnue pour ses restaurants et ses lieux de festivités nocturnes : autant d’éléments qui joueront en sa faveur pour recevoir des investisseurs étrangers, notamment européens. Des entreprises iraniennes s’y sont déjà installées et s’apprêtent à démarrer leurs activités dans les prochains mois.

Les ports libanais : futures plateformes de transit vers la Syrie

En plus de proposer un excellent environnement d’affaires, Beyrouth dispose des meilleures installations portuaires de la façade du Levant dans une région hautement stratégique, à quelques 500km du canal de Suez. En effet, les ports syriens ont pris du retard ou ont été réquisitionnés pour servir de bases militaires, si bien qu’ils sont aujourd’hui incapables d’accueillir les plus grands porte-conteneurs.   
La façade libanaise vue de face : la proximité des ports de Tripoli et de Beyrouth avec les grandes villes syriennes (Damas, Homs, Tartous, Lattaquié, Alep) en fait des plateformes propices à recevoir les marchandises pour la reconstruction de la Syrie (Sources : Images satellite, Google Earth)

Ainsi, le port de Beyrouth est même l’un des plus importants et des plus fréquentés de la Méditerranée Orientale, avec un trafic annuel de 1,2 millions EVP (équivalent vingt pieds) [xv]. Après la guerre civile intercommunautaire (1975-1990), le port est modernisé et agrandi avec la construction de nouveaux bâtiments, et d’un nouveau terminal à conteneurs capable à lui seul de traiter 0,7 million d’EVP par an. Avec sa superficie de 1.200.000 m², ses 16 quais, ses 4 bassins et son nouveau terminal moderne, le port devient ainsi une véritable passerelle pour le transit vers la Jordanie, l’Irak, les Etats du Golfe, et bien sûr la Syrie jusqu’au déclenchement du conflit en 2011. Mais le port de Beyrouth a fait de l’ombre à celui de la cité du Nord du Liban, Tripoli, qui reste pourtant bien au-dessus des standards de la région.

Tripoli, futur hub et « capitale économique du Liban » ?

Un porte-conteneurs du groupe maritime chinois Cosco a récemment accosté dans le port de Tripoli et a mis fin à son périple en tant que premier navire à parcourir la nouvelle route de la Soie de la Chine jusqu’en Méditerranée dans le but de la reconstruction[xvi]. Son arrivée a été un coup de fouet pour le Liban en raison de ce qu’il dit de l’intérêt de Pékin pour sa voisine, la Syrie, et de ses nouvelles opportunités économiques.

Pour se préparer à faire transiter les marchandises vers la Syrie, le port de Tripoli a accéléré sa rénovation en se dotant de matériel chinois (Source : “Lebanese port eyes China as it sells itself as hub for Syria” Financial Times, 3 janvier 2019 https://www.ft.com/content/386b3fd2-01db-11e9-99df-6183d3002ee1)

Pourtant, Tripoli a été sévèrement touchée par la crise syrienne. La ville a vécu des affrontements entre milices sunnites et alaouites jusqu’en 2015 en marge du conflit syrien, et l’armée libanaise y a été plusieurs fois prise pour cible par des membres de l’Etat Islamique. En plus de la crise des réfugiés, ce contexte sécuritaire a porté un coup à l’économie de la ville, si bien que 80% des Tripolitains sont désormais considérés comme défavorisés. Mais peu à peu, les investissements reviennent, venant notamment des pays du Golfe : il est ainsi question de réhabiliter un projet ancien qui était resté en suspend, celui de la rénovation du port de Tripoli.  

La ville décide alors d’accélérer les travaux, avec un projet à 350 millions de dollars, destiné à en faire la plateforme principale pour la reconstruction en Syrie. Des grues ont été achetées à des investisseurs chinois pour un total de 52 millions de dollars, et la Banque Islamique de Développement Saoudienne, ainsi que le français CMA CGM (3ème transporteur de fret mondial), ont décidé de financer l’agrandissement des infrastructures du port : un nouveau quai de 600 mètres, un espace de conteneur de 120 000 m² ainsi qu’une Zone Economique Spéciale.

Pour faire la promotion du projet nommé « Tripoli, capitale économique du Liban », le Président de la chambre de commerce de Tripoli montre à tous les émissaires qui le visitent un film qui a été traduit en anglais, russe, chinois et turc pour l’occasion. Ainsi, les hommes d’affaires espèrent un retour à la stabilité en Syrie au plus vite pour que le processus de reconstruction puisse être lancé, à partir de Tripoli et de Beyrouth.

Une triple incertitude persistante

Une première incertitude concerne le Liban. Avant de devenir incontournable dans la reconstruction de la Syrie, il serait étrange qu’il ne cherche pas à remédier à ses faiblesses. Même si ses infrastructures sont plus compétitives que les installations syriennes, elles restent – mis à part ses ports – bien souvent défaillantes voire vétustes, et la crise des réfugiés n’a fait qu’empirer la situation. Les coupures d’électricité sont encore quotidiennes au Liban, même à Beyrouth, notamment en raison de la corruption des élites libanaises et du clientélisme politique. En ce sens, difficile de dire si la corruption persistante sera un frein aux investissements, ou au contraire, une motivation supplémentaire… De plus, même si le climat sécuritaire s’améliore, les affrontements qu’a connu la ville de Tripoli sont toujours dans les mémoires, et les échanges de tirs n’y sont pas rares.

Ensuite concernant la Syrie elle-même, demeurent des incertitudes sur l’issue du conflit. Rien n’exclut complètement que les affrontements reprennent dans certaines zones. Avec sa volonté de mettre fin au « problème kurde », il n’est par exemple pas dans l’intérêt turc que la guerre voit son terme dans l’immédiat. N’oublions pas non plus que les échanges de tirs entre le Hezbollah et Israël sont toujours d’actualité. Pourtant, la sécurité est bien la première exigence de tous les acteurs pour que la reconstruction puisse avoir lieu.

Enfin, il existe des incertitudes sur la capacité financière des principaux bailleurs de la reconstruction. Russes et Iraniens n’ont pas l’argent pour investir, les pays du Golfe craignent l’influence de l’Iran et connaissent eux-mêmes un ralentissement dû à la baisse des prix du pétrole. Beaucoup d’acteurs privés s’imaginent que l’octroi de financements ne sera pas un problème majeur, mais cet aspect dépendra de l’évolution du conflit, de la conjoncture économique, et de la diplomatie régionale et internationale.

Par Ulysse Rousset


CREDIT PHOTO : AMER ALMOHIBANY/AFP. Dans la ville de Jobar, dans la banlieue Est de Damas, des enfants courent aussi vite qu’ils le peuvent pour éviter les tireurs embusqués. Après plusieurs années de conflit, ils ont fini par s’habituer à l’horreur de la guerre.

[i] Site officiel du HCR (UNHCR en anglais) https://www.unhcr.org/fr/urgence-en-syrie.html

[ii] “The Toll of War: The Economic and Social Consequences of the Conflict in Syria “, Banque Mondiale, juillet 2017 http://www.worldbank.org/en/country/syria/publication/the-toll-of-war-the-economic-and-social-consequences-of-the-conflict-in-syria

[iii] BARTHE Benjamin, « Des juristes internationaux déconseillent de financer la reconstruction en Syrie » Le Monde, 25 septembre 2018 https://www.lemonde.fr/syrie/article/2018/09/25/des-juristes-internationaux-deconseillent-de-financer-la-reconstruction-en-syrie_5359889_1618247.html

[iv] Liste du Office of Foreign Assets Control https://sanctionssearch.ofac.treas.gov.

[v] « Soutenir l’avenir de la Syrie et de la région : déclaration des co-présidents », Communiqué du Conseil de l’Union européenne, 5 avril 2017.

[vi] Emission télévisée, “Why would Saudi Arabia rebuild Syria ?” Al Jazeera News, 25 décembre 2018 https://www.aljazeera.com/programmes/insidestory/2018/12/saudi-arabia-rebuild-syria-181225175015095.html

[vii] DI CHRISTOPHER Tom, “Saudi Arabia clarifies Trump tweet: No new Saudi pledges to rebuild SyriaCNBC, 26 décembre 2018 https://www.cnbc.com/2018/12/26/saudi-arabia-clarifies-trump-tweet-no-new-pledges-to-rebuild-syria.html

[viii] PICHON Frédéric, « Enjeux et acteurs de la reconstruction en Syrie », Les Cahiers de l’Orient, 2018/3 (N° 131), p. 153-162. https://www-cairn-info.ezscd.univ-lyon3.fr/revue-les-cahiers-de-l-orient-2018-3-page-153.htm  

[ix] “Lebanese port eyes China as it sells itself as hub for Syria” FinancialTimes, 3 janvier 2019 https://www.ft.com/content/386b3fd2-01db-11e9-99df-6183d3002ee1

[x] Site officiel du HCR (UNHCR en anglais) https://www.unhcr.org/fr/urgence-en-syrie.html

[xi] Données de la Banque Mondiale

[xii] Organisation Internationale pour les Migrations OIM https://www.iom.int/

[xiii] GEISSER, Vincent, « La question des réfugiés syriens au Liban : le réveil des fantômes du passé », Confluences Méditerranée, 2013/4 (N°87) pages 67 à 84 https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2013-4-page-67.html

[xiv] DE CLERMONT-TONNERRE Philippine, « La reconstruction de la Syrie », 31 mai 2018, le JDD https://www.lejdd.fr/International/Moyen-Orient/la-reconstruction-de-la-syrie-se-prepare-au-liban-3665018

[xv] Lloyd’s List, Maritime intelligence https://lloydslist.maritimeintelligence.informa.com/

[xvi] “Lebanese port eyes China as it sells itself as hub for Syria” op cit

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