La question de l’indépendance de la Catalogne

Espagnol, Catalan, Européen, les trois ? Référendum inconstitutionnel ou référendum d’autodétermination des peuples ? La situation est clairement en train de se complexifier en Catalogne. Voulez-vous comprendre davantage les tenants et les aboutissants de cette crise espagnole ? Géolinks est là pour ça ! Voici donc un condensé de l’actualité hispanique, mis en perspective spécialement pour vous. Même si nous ne l’espérons pas, nous sommes peut-être à deux doigts d’une crise politique sans précédent en Europe, alors il est temps de comprendre ce qu’est aujourd’hui l’indépendance de la Catalogne.

La semaine dernière fut le théâtre de nouveaux rebondissements dans « le feuilleton Catalogne ». Dès jeudi matin les rumeurs allaient bon train. Pour beaucoup de Catalans il y avait l’espoir que Carles Puigdemont, président de la région, déclare l’indépendance de la région. De l’autre côté, le quotidien El Pais, émettait la possibilité selon laquelle des élections anticipées auraient été choisies par l’exécutif catalan dans un but de calmer les tensions. Le gouvernement de Mariano Rajoy était ainsi prêt à suspendre l’article 155, donc la mise sous tutelle de la Catalogne, si des élections régionales anticipées y étaient organisées. Mais cette dernière option est restée sans réponse durant toute cette journée du 26 octobre. Contre toute attente, à la suite de deux reports consécutifs de son discours, preuve d’une hésitation politique, le président de la Catalogne soumet cette fameuse déclaration d’indépendance au Parlement catalan. Il avait déjà suspendu cette déclaration le 10 octobre dernier suite à la victoire de son référendum et à l’annonce qu’« Avec les résultats du référendum, la Catalogne a gagné le droit d’être un État indépendant ». Il avait déclaré vouloir encore négocier avec le gouvernement les conditions du départ.

Mais le vendredi 27 octobre tout bascule. Le Parlement catalan vote en début d’après-midi en faveur de l’indépendance avec 70 voix pour, 10 contre et 2 blancs. Il faut noter que les partis d’opposition soit 53 députés, n’ont pas participé à ce vote puisqu’ils le considéraient comme illégal. Immédiatement après, le Sénat espagnol approuve (par 214 voix pour, 47 contre et une abstention) la mise sous tutelle de la Catalogne voulue par le gouvernement de Mariano Rajoy depuis le 21 octobre 2017. La situation s’enflamme et la tension monte encore d’un cran. Certains pays européens (France, Allemagne, Belgique), l’Union Européenne et le Canada dénoncent cette déclaration d’indépendance. Ils la considèrent comme illégale au regard la Constitution espagnole de 1978 et soutiennent le gouvernement de Madrid. Des entités régionales pro-indépendance comme la Corse ou l’Ecosse félicitent cette démarche catalane.

La Bourse espagnole s’effondre et la grande majorité des entreprises privées se disent opposées à l’idée de garder leur siège à Barcelone si la région n’est reconnue par aucune instance internationale. Les coûts de production tout comme les ventes seraient impactés par ce choix politique. D’ailleurs, 50% des exportations de la Catalogne sont à destination de l’Espagne, ce qui compliquerait d’avantage le commerce local. Dans la rue les indépendantistes fêtent leur victoire alors que des mouvements défendant l’unité de l’Espagne ont commis quelques dégradations. Symboliquement le drapeau espagnol est retiré de l’antenne du gouvernement catalan à Gérone (ville dont Carles Puigdemont a été maire de 2011 à 2016).

Le lendemain est publié au journal officiel la destitution de 150 membres de l’exécutif Catalan. Bien évidemment, suite à la mise sous tutelle de la région par le gouvernement espagnol, nous retrouvons dans ces destitutions Carles Puigdemont avec l’ensemble de son gouvernement, le Parlement catalan mais aussi le chef de la police régionale, Josep Lluis Trapero. Les agents du service public sont quant à eux invités à rester neutre dans cette crise politique, la pire qu’ait connu le pays depuis la chute du régime franciste. Mariano Rajoy a annoncé la tenue de nouvelle élection législative le 21 décembre 2017 dans l’optique de former un nouveau Parlement catalan. La région sera désormais dirigée par Soraya Sáenz de Santamaría, vice-présidente du gouvernement espagnol. Toutes les fonctions et compétences de direction lui sont transmises mais dans un souci d’apaisement elle n’assume ni le titre ni la charge de président catalan. Hier, le parquet général de l’Etat espagnol a annoncé vouloir poursuivre les membres du gouvernement de Catalogne. La plainte concerne aussi bien « la rébellion » que les faits de « sédition, malversation et prévarication ». Ces accusations, si elles sont confirmées par la justice pourrait couter très cher aux membres du parti indépendantiste. Les cas de sédition peuvent aller jusqu’à 15 ans de prison alors que la rébellion coûte entre 15 et 30 ans d’incarcération.

Dans le camp opposé Carles Puigdemont, président destitué, avait appelé samedi à s’opposer “démocratiquement” à la mise sous tutelle de la région. Pour le moment seulement quelques membres de l’exécutif se sont ainsi présentés à leur bureau ce lundi malgré l’interdiction émise par la justice de Madrid. Les unionistes, favorables à une Catalogne espagnole, avaient manifesté la veille en réponse à cette déclaration d’indépendance. Ils étaient entre 300 000 et 1 million dans les rues. Signe d’un désarroi politique face à ces manifestations, les partis indépendantistes se sont dits prêts à participer à l’élection du 21 décembre 2017. Mais l’ancien président de la Catalogne ne s’est pas encore représenté cette semaine à son bureau car il s’est déplacé en Belgique. Il y a pris contact avec un avocat, Me Paul Bekaert, expert des questions d’asile. Il est donc probable que l’ex président Catalan demande l’asile politique à Bruxelles. Celle-ci ne devrait néanmoins pas lui accordé facilement ce droit. La raison est que le pays partage avec l’Espagne des liens forts au sein de l’Union Européenne et que Carles Puigdemont n’a pas subi de violence importante de la part du gouvernement espagnol.

Nous sommes donc aujourd’hui dans un flou politique sans précédent pour l’Europe du 21ème siècle. L’intégralité territoriale et institutionnelle d’un Etat-nation vacille dans son ensemble. Mais comment en est-on arrivé là ?

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Carles Puigdemont lors de son premier discours depuis sa destitution. Il demande aux catalans de refuser et de résister pacifiquement à l’application de l’article 155 de la Constitution espagnole mettant la région Catalane sous la tutelle de Madrid.

Pour rappel il y a un mois, le 1er octobre 2017, un référendum régional avec un taux de participation de 43% s’est clôturé avec un score de 90% en faveur d’une indépendance de la Catalogne. Mais ce référendum est bien évidemment considéré par Madrid comme illégal. Plus exactement le Tribunal constitutionnel espagnol a suspendu l’organisation de ce scrutin pour différentes irrégularités. Ce référendum ne respecte pas huit des articles de la Constitution espagnole et particulièrement son article 2 qui énonce l’« unité indissoluble de la nation espagnole ». Autrement dit, si une région d’Espagne veut devenir une nation, il faut nécessairement que le pays dans son entier passe par une réforme constitutionnelle. De plus, il faut noter que ce référendum était biaisé par nature. Le « oui » devait l’emporter mécaniquement car ceux qui reconnaissent l’autorité de Madrid n’ont pas participé au scrutin, estimant la procédure illégale.

Mais ce n’est pas la première fois que se pose cette question d’indépendance en Catalogne. Historiquement cette région s’est institutionnalisée autour de la maison de Barcelone entre le 11ème et 12ème siècle. Elle fut rattachée à l’Espagne contemporaine par les décrets de Nueva Planta pris entre 1707 et 1716 et qui reformaient territorialement le pays autour du premier monarque Bourbon de la péninsule hispanique. C’est à partir de cette date que nait l’idée des catalans opprimés par l’Espagne et la monarchie. Durant le 19ème siècle la Catalogne est l’une des seules régions espagnoles à connaître une révolution industrielle importante et en parallèle un mouvement culturel et politique d’indépendantisme.

Aujourd’hui la Catalogne c’est 6% du territoire espagnol, 17% de la population (7,5 millions d’habitant) et c’est surtout la plus riche des communautés autonomes de la péninsule. De plus, elle fait partie des quatre moteurs pour l’Europe, une organisation multilatérale formée par les régions européennes de Lombardie, Bade-Wurtemberg et Auvergne-Rhône-Alpes. Il est donc évident que la Catalogne par ses caractéristiques, son histoire, sa langue ou encore sa culture a préservé les mouvances indépendantistes. Ces derniers réprimés durant l’ère franciste et réduits à une simple expression artistique notamment par les chants, retrouvent une structure politique en 1977 avec le rétablissement de la démocratie en Espagne. En 1980 la Catalogne devient l’une des 17 communautés autonomes d’Espagne. Par la suite elle demandera d’avantage d’autonomie même si elle est à différencier d’un Etat fédéré car elle ne possède pas une indépendance judiciaire, pouvoir discrétionnaire restant entre les mains de Madrid.

De 1978 à 1990 Terra Lliure (« Terre libre » en catalan), une organisation indépendantiste terroriste commet quelques 200 attentats mais sans s’approprier le soutien de la population. L’opposition démocratique et populaire face pouvoir de Madrid ne s’affirme véritablement qu’à partir du 21ème siècle et notamment au moment de la crise économique espagnole. Cette dernière rappelle aux catalans la contribution importante qu’ils apportent au PIB du pays avec plus de 255,2 milliards de dollars de PIB régional. De plus la disparité économique se fait sentir par des taxes nationales importantes qui rapportent à l’Etat centrale 21% de ses recettes fiscales mais qui ne fait pas de la région barcelonaise le premier bénéficiaire des aides de l’Etat. La Catalogne ne se reconnaît alors plus dans une entité politico-juridique espagnole qui n’a pas la même culture et qui lui fait plus perdre que gagner.

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La manifestation du vendredi 11 septembre 2015 à Barcelone pour la journée nationale de la Catalogne – la Diada. Il y a eu selon la police locale, 1,4 million de personnes. Les chiffres de la préfecture, qui représentent le gouvernement espagnol parlent plutôt de 520 000 à 550 000 personnes.

Au début des années 2010 alors que la région demande plus d’autonomie, le tribunal constitutionnel espagnol invalide certaines dispositions relatives à une autonomie poussée (impôt, justice, langue…). Une grande vague d’indignation sociale et politique éclate en réaction au pouvoir central. La Catalogne connaît différentes manifestations réclamant une nation propre : le 9 juillet 2010, le 3 septembre 2012, le 11 septembre 2012, le 29 juin 2013 ou encore le 11 septembre 2013. Ces contestations s’illustrent aussi par les mouvements des indignés et des indépendantistes qui sont très présents sur la scène politique barcelonaise.

En parallèle avait eu lieu le 9 novembre 2014 une consultation, qui diffère d’un référendum. Pour rappel, un référendum régional est illégal en Espagne car il ne peut se faire qu’au niveau national. Cette consultation comportait une double question : « Souhaitez-vous que la Catalogne devienne un État ?  Et dans l’affirmative, souhaitez-vous que cet État soit indépendant ? ». 80,7 % d’entre eux se prononcent pour l’indépendance de la Catalogne, après avoir répondu « oui » aux deux premières questions. 10,11 % d’entre eux ont voté « oui » à la première question et « non » à la deuxième, tandis que 4,55 % ont répondu « non » aux deux propositions. Commence alors le premier gros bras de fer entre Barcelone et Madrid. Le gouvernement espagnol ne reconnaitra pas cette consultation mais accordera à Artur Mas, figure de l’indépendantisme catalan, la tenue de nouvelles élections régionales pour le Parlement catalan où l’enjeu était clairement l’autonomie totale de la région.

Les élections ont eu lieu le 27 septembre 2015. C’est le groupe « Ensemble pour le oui » qui gagne la majorité des sièges au parlement (72 sur 135). « Ensemble pour le oui » (en catalan : « Junts pel Sí ») est une coalition politique indépendantiste catalane formée par les partis Convergence démocratique de Catalogne (CDC), Gauche républicaine de Catalogne (ERC), Démocrates de Catalogne (DC) et Mouvement des gauches (MES). Néanmoins il faut souligner que c’est une victoire mitigée car même si la majorité des sièges leurs sont attribués, ils n’emportent pas la majorité absolue des suffrages (47,8% des voix). Néanmoins la victoire finale aux élections municipales de 2015 de la liste Barcelona en comu (Union de la gauche radicale et des écologistes) rajoute du grain à moudre contre le pouvoir central espagnol. C’est dans cette conjoncture favorable aux indépendantistes que le référendum illégal du 1er octobre 2017 à lieu. L’issue nous la connaissons aujourd’hui…

Mais ce que nous ne pouvons pas prédire c’est la situation future de la relation entre Madrid et la Catalogne. Qu’elles sont les options envisagées ? Les indépendantistes pouvaient décider de boycotter les élections législatives du 21 décembre prochain afin de fragiliser le futur Parlement qui ne représenterait alors qu’une petite partie de la population régionale. Mais ce choix ne fut pas choisi car c’est un risque politique trop important. Ils ont décidé au contraire d’aller devant ce vote populaire pour tenter d’affirmer définitivement leur légitimité. Mais en cas de victoire la situation politique du pays serait très grave, voir catastrophique car elle opposerait la constitution et le droit international général à la volonté du peuple. L’organisant d’élection constituante parallèle et concurrent n’est pour le moment pas abordée mais reste une possibilité à envisager, surtout pour l’aile extrémiste catalane.

Mais attention ces options sont envisagées dans un cadre démocratique et pacifique « idéal ». La situation peut dégénérer si l’une des parties verse le premier sang. Il semble aujourd’hui tout à fait envisageable que l’Espagne s’embrase dans une violence identitaire. Si la mise sous tutelle est appliquée fermement par le gouvernement de Madrid et que l’opposition à celle-ci se fait violemment, alors la guerre civile ou du moins la répression, risque de faire un certain nombre de victime. Et c’est bien là le danger : c’est le risque d’ouvrir une période sombre et pour l’Espagne et pour l’Europe et à fortiori la France. C’est en cela que cette crise qui s’annonce nous concerne tous, que l’on soit indépendantiste ou non.

Auteur : Alexandre LAPARRA

Sources journalistiques :

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