La politique hydraulique d’Israël dans le Bassin du Jourdain : enjeux sécuritaires et défis environnementaux

Quelles conséquences environnementales face aux impératifs sécuritaires hydrauliques d’Israël ?

Détenir une autosuffisance hydrique en milieu aride dans un contexte géopolitique tendu peut constituer un défi sécuritaire. L’État d’Israël est précisément confronté à cette situation, pour la majeure partie de ses territoires. Il a ainsi développé une politique hydraulique nationale lui permettant de protéger mais aussi de s’assurer la maîtrise des principales ressources hydrauliques dépendantes de son territoire ou le traversant. En 1959, après sept ans de débat, l’eau est ainsi déclarée propriété publique de l’État d’Israël par la Knesset.[1] Au vu des conditions climatiques et géopolitiques tendues, l’État souhaite ainsi sécuriser au maximum ses ressources hydrauliques pour sa population croissante. Dans cette optique, il a aménagé son territoire afin de valoriser ses ressources hydriques, et approvisionner en eau les milieux désertiques du Sud du pays, notamment le désert du Néguev.

Les répercussions environnementales de cette politique hydraulique ne sont pas négligeables. Ainsi, le Jourdain, fleuve international séparant les territoires respectifs d’Israël de celui de la Jordanie, et longeant en partie la Cisjordanie, n’est plus qu’un simple filet d’eau lorsqu’il se jette dans la Mer Morte, du fait des ponctions effectuées en amont. C’est une des causes pour lesquelles cette dernière perd régulièrement de sa superficie. Les répercussions environnementales de la politique hydraulique d’Israël sont donc également mesurables et visibles sur son territoire physique. Dans un milieu semi-désertique, est-ce qu’Israël peut à la fois viser une politique de sécurité hydraulique et préserver les ressources hydriques régionales ?

Il est intéressant de se pencher sur les deux principaux défis sécuritaires auxquels doit faire face Israël, et qui permettent d’expliquer partiellement sa politique hydraulique nationale.

Tout d’abord, Israël est confronté à un stress hydrique avec moins de 1000 mètres cubes d’eau par an et par habitant, du fait d’un climat méditerranéen semi-aride, d’un manque de disponibilités en eau renouvelable et d’une démographie croissante.[2] Les ressources hydrauliques d’Israël se partagent entre les eaux de surface – essentiellement le lac de Tibériade, la Mer Morte, le Jourdain – et les eaux souterraines de l’aquifère côtier ou de l’aquifère montagneux, lui-même divisé entre l’aquifère occidental, du nord, et de l’est. Si les précipitations permettent d’alimenter les cours d’eau, les lacs et les nappes, en revanche, les aquifères constituent des nappes fossiles qui ne se renouvellent pas. Les ressources hydrauliques d’Israël sont donc limitées. De plus, le Sud du pays se caractérise par la présence du désert du Néguev, où les pluies sont rares[3]. La politique hydraulique israélienne doit donc composer avec un climat semi-aride et des milieux désertiques comme le Néguev ou le désert de Judée.

La seconde observation est d’ordre sécuritaire et correspond à la situation géopolitique tendue de cette région du Proche-Orient. Elle se décline suivant deux volets. D’une part, l’existence d’Israël est contestée par la Syrie ainsi que par le Liban qui perçoivent la présence de l’État hébreu comme une colonisation vis-à-vis de la population palestinienne. En contrepartie Israël, du fait d’un manque de profondeur stratégique entretient un complexe obsidional, c’est-à-dire que le pays se sent encerclée par des États hostiles à son existence. Cette donnée géopolitique permet de comprendre l’importance pour Israël de maîtriser des zones plus riches en eau, tel que le plateau du Golan, afin d’assurer son autonomie hydrique, parfois au détriment des États voisins. L’État hébreu, pour le moment, n’a pas entamé des négociations de paix avec le Liban et la Syrie et toute coopération hydraulique est donc impossible. D’autre part, le conflit territorial entre Israël et la population palestinienne compromet tout partage égalitaire des eaux du territoire entre les deux populations.

Les deux paramètres que nous venons brièvement de décrire expliquent la situation d’un pays qui doit composer à la fois avec un milieu relativement pauvre en ressources hydrauliques et un environnement géopolitique tendu. Il éprouve donc à double titre la nécessité de sécuriser ses possessions hydriques.

La politique hydraulique d’Israël est ainsi guidée par un objectif central : assurer l’autonomie hydrique. Afin de la garantir, des aménagements hydrauliques visent à valoriser et à utiliser le mieux possible les ressources en eau du territoire. L’eau devient une ressource stratégique dans la mesure où elle est à la base de projets et aménagements du territoire. Les milieux désertiques d’Israël sont ainsi soumis à des débordements humains liés à des dynamiques d’aménagement du territoire.

La National Water Carrier est, par exemple, une conduite d’eau nationale qui traverse Israël du Nord au Sud sur 160 kilomètres. L’eau est puisée dans le lac de Tibériade, en Galilée, pour être destinée aux villes de la bande côtière méditerranéenne, et à celles du désert de Néguev, tel que Beersheba. Dans cette même logique de valorisation du territoire, Israël a détourné les eaux du Haut Jourdain pour son agriculture irriguée. Cette volonté de recourir à l’irrigation des surfaces agricoles a été instituée dès les premières années du jeune État d’Israël. En 1953, le plan d’aménagement Main Klapp visait ainsi à construire un barrage sur le Hasbani (affluent du Jourdain prenant sa source au Liban) afin d’irriguer la Galilée pour son agriculture. Le plan prévoyait aussi le drainage des marécages du lac Houleh, ou encore la construction de canaux permettant d’acheminer l’eau vers les deux rives du Jourdain pour irriguer la zone située entre le Yarmouk et la Mer Morte.[4]

Une seconde voie s’offre à Israël pour assurer une autonomie hydrique : l’appropriation militaire de territoires riches en eau. À l’issue de la guerre des Six Jours en 1967, les gains territoriaux riches en eau sont importants : le plateau du Golan ainsi que la Cisjordanie. Tout d’abord, le plateau du Golan abrite le Baniyas, affluent du Jourdain prenant sa source en Syrie, et profite d’une pluviométrie plus importante. Ainsi, suite à une occupation, Israël annexe la partie occidentale du plateau du Golan en 1981. Bien sûr, cette annexion ne s’explique pas uniquement pour des raisons hydrologiques, le plateau du Golan surplombe en effet le territoire syrien et représente aussi un intérêt militaire pour l’Etat israélien. La Cisjordanie, Territoire Occupé Palestinien, se localise, quant à elle, sur l’aquifère montagneux, constituant ainsi une ressource hydraulique. De fait, la législation israélienne considère la Cisjordanie comme propriété d’État, suspendant ainsi les besoins de la population palestinienne à la politique hydraulique nationale.[5] Les autorités militaires contrôlent l’utilisation de l’eau dans les Territoires Occupés. La population palestinienne doit ainsi, par exemple, demander une autorisation aux autorités militaires pour forer des nouveaux puits[6].

Si l’appropriation d’un territoire riche en eau n’est pas nécessairement la première cause d’une annexion ou occupation militaire elle en constitue cependant une conséquence appréciable qui joue sans doute un rôle dans la perduration de l’annexion du plateau du Golan et de l’occupation de la Cisjordanie.

Les conséquences environnementales de cette gestion hydraulique sont visibles sur le territoire : le débit du Jourdain a fortement diminué, et n’est qu’un simple filet d’eau à certains endroits, Habib Ayeb décrit avec précision les raisons de ce faible débit : « La régulation de la crue par le lac de Tibériade et le détournement d’une bonne partie des eaux du Haut Jourdain expliquent un débit d’étiage quasi permanent du fleuve. Entre 60 % et 80% des eaux arrivant dans le lac de Tibériade sont prélevées pour alimenter le conduit national israélien »[7]. Charles T. Main estime que le Jourdain présente un débit de l’ordre de 650 millions de mètres cubes au sortir du lac Houleh[8], mais lorsqu’il se jette dans la Mer Morte, il ne ressemble plus qu’à un simple filet d’eau ce qui est partiellement dû aux ponctions effectuées en amont.[9]

La superficie de la Mer Morte se réduit donc, comme en témoigne Sébastien Boussois : « La Mer Morte est un endroit unique au monde et au rythme d’un mètre par an, il se pourrait que, si rien n’est fait d’ici 2050, le lac salé ne serait plus qu’un lointain souvenir dans l’imaginaire collectif » [10].

Finalement, qu’est-il possible de faire pour remédier à ces dégâts environnementaux ? Le canal de la paix, ou Red-Dead Sea Conveyance, par exemple, est un projet hydraulique entre Israël, la Jordanie et l’Autorité Palestinienne. L’objectif est de construire un canal reliant la Mer Rouge à la Mer Morte, afin de renflouer cette dernière car perdant drastiquement de sa superficie. Le canal capterait ainsi l’eau de la mer Rouge, à Aqaba en Jordanie, puis l’eau canalisée sur 180 kilomètres, serait reversée dans la Mer Morte. L’eau canalisée servirait aussi à approvisionner Jordaniens, Palestiniens et Israéliens, comme le souligne Boussois : « on estime à 2 milliards de mètres cubes le transport d’eau qui sera effectué chaque année depuis la Mer Rouge, soit environ 5 millions de mètres cubes par jour, destinés aux Israéliens, aux Jordaniens et aux Palestiniens »[11] grâce à une usine de dessalement. Le projet du canal de la Paix vise aussi à la construction d’une centrale de production électrique profitant de la dénivellation importante (417 mètres) de la Mer Rouge à la Mer Morte. Cette dernière se localise, en effet, au point le plus bas de la Terre (- 429 mètres).

Au vu des conséquences environnementales, nous pouvons nous interroger si les ressources en eau sont suffisantes pour approvisionner une population croissante. De plus, comment appréhender la politique hydraulique israélienne sur le long terme ? Est-elle viable sur le plan environnemental et géopolitique ? Le recours à des traités plurilatéraux de partage égalitaire des eaux entre États voisins du Jourdain, serait peut-être une solution pour une gestion unifiée du fleuve. Bien qu’ambitieux, le Canal de la Paix, est un projet d’espoir pour sauver la Mer morte, et donnerait lieu à une première avancée vers une répartition hydraulique plus équitable entre Palestiniens, Jordaniens et Israéliens.

Auteur : Line Fricker

Bibliographie

Ouvrages généraux

AYEB Habib, L’eau au Proche-Orient, la guerre n’aura pas lieu, Paris, Karthala-Cedej, 1998.

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CHESNOT Christian, La bataille de l’eau au Proche-Orient, Paris, Éditions l’Harmattan, 1993.

GALLAND Franck, L’eau, géopolitique, enjeux, stratégies, CNRS, 2008.

KAMAR Georges .N , Les conflits de l’eau au Proche-Orient, difficultés et réponses du Droit International de l’Environnement, Paris, éditions des crépuscules, 2009.

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SHAPIRA Anita, L’imaginaire d’Israël, Histoire d’une culture politique, Éditions Calmann-Lévy, Paris, 2005

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Ouvrages spécialisés

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BOUSSOIS Sébastien, Sauver la mer morte, un enjeu pour la paix au proche orient, Armand Colin, Paris, 2012,

DIONET-GRIVET Suzanne, « L’eau, outil de guerre pour Israël », p.137-148, dans Géopolitique de l’eau, Paris, Ellipses, 2014

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  1. Mohamed El Battiui, La gestion de l’eau au Proche-Orient, Paris, l’Harmattan, 2010, p.160.
  2. « La Jordanie, le Liban, Israël, et les territoires occupés (Gaza, Cisjordanie) sont en dangereuse situation de pénurie hydraulique permanente avec moins de 500 mètres cubes par an et par personne. » Habib Ayeb, Le bassin du Jourdain dans le conflit israélo-arabe, Beyrouth, Presses de l’Ifpo, 1993, p.15.
  3. « En 2004, par exemple, il est tombé dans les montagnes du Nord 658 millimètres de pluie en 58 jours, alors que, dans la même année, la ville d’Eilat située à la pointe sud du pays n’a connu que 7 jours de pluie avec 24 millimètres » dans Habib Ayeb, L’eau au Proche-Orient, la guerre n’aura pas lieu, Paris, Karthala-Cedej, 1998, p.16
  4. El Battiui Mohamed, la gestion de l’eau au Moyen Orient, l’Harmattan, Paris, 2010, p. 156.
  5. Mutin Georges, L’eau dans le monde arabe ; menaces, enjeux, conflits, Paris, Editions Ellipses, 2011, p. 101
  6. « Interdiction de forer de nouveaux puits sans l’autorisation préalable des autorités militaires ; (…) expropriation des puits et des sources appartenant à des Palestiniens absents ; interdiction faite aux agriculteurs palestiniens d’irriguer après 16 heures », dans El Battiui Mohamed, la gestion de l’eau au Moyen Orient, l’Harmattan, Paris, 2010, p. 160-161.
  7. Habib Ayeb, Le bassin du Jourdain dans le conflit israélo-arabe, Beyrouth, Presses de l’Ifpo, 1993, p.26
  8. El Battiui Mohamed, la gestion de l’eau au Moyen Orient, l’Harmattan, Paris, 2010, p.142.
  9. Boussois Sébastien, Sauver la mer morte, un enjeu pour la paix au proche orient, Armand Colin, Paris, 2012, « Le Jourdain, n’est parfois plus qu’un mince filet d’eau jusqu’à la mer Morte : « On peut aujourd’hui traverser le Jourdain par endroits en sautant d’un bond » souligne Gideon Bromberg, directeur d’une des principales organisations non gouvernementales environnementales, FOEME ( Friends of Middle-East on Earth) », p. 19.
  10. Boussois Sébastien, Sauver la Mer morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient, Armand Colin, Paris, 2012, p.99.
  11. Boussois Sébastien, Sauver la Mer morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient, Armand Colin, Paris, 2012, p.120.

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