La Chine s’impose, l’Europe implose

Le réveil de l’Est n’implique pas le sommeil de l’Ouest.

C’est ce que Xi Jinping semble vouloir faire passer comme message au reste du monde. Voyant dans son propre projet une véritable dynamique de changement du monde, rien que cela, le Président de la République Populaire de Chine (RPC), à l’occasion d’un grand forum réuni à  Beijing en mai 2017, a souhaité rassurer ses futurs partenaires en insistant sur le fait que :  « Les échanges remplaceront les mises à l’écart. Le savoir partagé remplacera les affrontements et la coexistence le sentiment de supériorité »[1]. Cette communauté d’avenir partagé pour laquelle   prétend militer la RPC a pour ambition de passer par des routes ou plus exactement, si l’on croit les derniers termes employés, par One Belt, One Road, soit Une Ceinture, Une Route.

Cette logique expansionniste, territoriale donc, mais bien sur avant toute autre chose économique, par les routes, constitue un élément essentiel de la politique chinoise actuelle en particulier, de la politique chinoise historique en général. Le Yucheng, vice-ministre chinois des Affaires étrangères, le 25 septembre 2018 a en effet déclaré : « Nous autres Chinois, nous disons souvent que si l’on veut s’enrichir, on doit d’abord construire des routes »[2]. C’est justement la construction par la Chine de ces routes à l’échelle d’un très grand nombre de pays et de mers sur son flanc ouest qui ne semble pas faire que des adeptes.

D’une part, le projet, qui tire son nom des anciennes Routes de la Soie, est en effet pour beaucoup l’instrument clé de la démonstration de la stratégie d’influence de Pékin sur une partie considérable de la planète.

D’autre part, le projet est craint en ce qu’il est systémique et marqué par deux principaux aspects : un aspect géographique et un aspect sectoriel.

Concernant en premier lieu la dimension géographique, le projet a pour ambitions affichées de    dépasser allègrement le cadre de l’Asie et même de l’Eurasie : De Pékin à Duisburg en passant par Almaty et Istanbul pour les routes terrestres, de Tianjin à Venise traversant notamment les villes de Colombo et de Port Saïd pour les voies maritimes.

Concernant en second lieu la dimension sectorielle, il s’agit en partie pour la Chine de mener une incursion dans les domaines juridique, douanier, touristique.

D’autres puissances européennes, moins sceptiques concernant les vues chinoises, n’hésitent cependant pas à accorder davantage de crédit à Pékin en facilitant son implantation sur le Vieux Continent.

De la prétendue absence de volonté multilatéraliste chinoise à l’origine d’un axe réfractaire à Beijing

Emmanuel Macron, à l’occasion de sa rencontre récente avec le Président chinois, a déclaré que « l’exercice de la puissance dans l’histoire de l’Humanité ne va pas sans rivalités »[3]. Si la portée de cette parole est évidemment difficile à envisager de façon précise, il n’en demeure pas moins qu’elle révèle une certaine retenue du Président français concernant la volonté assumée de la Chine de prendre considérablement part aux affaires économiques mondiales, tant en termes de nouvelles technologies qu’en termes d’infrastructures de transports ou de structures énergétiques dont il est question dans le projet des Nouvelles Routes de la Soie, rebaptisé OBOR pour One Belt, One Road comme exposé précédemment.

A 28 Etats, une réponse uniforme aux appétits chinois est difficile, voire impensable, tant la pression économique mise par Pékin ces dernières années est forte, tant les intérêts de chacun sont différents. Cette réponse, censée être claire pour répondre aux attentes de la Chine, n’a pas eu lieu.

Günther Oettinger, Commissaire européen au budget, a lui aussi mis en avant le 25 mars 2019 le fait que l’Union européenne, entre Russie, Chine et Etats-Unis, ne pouvait avoir un poids       conséquent reconnu que si les Etats la composant s’accordaient à avancer dans la même direction. Deux des grandes économies du Vieux Continent, la France et l’Allemagne, craignent que ces  Nouvelles Routes de la Soie, qui à certains égards peuvent faire référence à la volonté chinoise d’un multilatéralisme accru, ne viennent en réalité faire émerger d’immenses corridors où la seule     puissance bienvenue serait la Chine. A n’en pas douter, la Chine n’a pas lancé ce projet en 2013, unanimement jugé pharaonique, dans l’intérêt de l’intégralité des Etats européens. Toutefois, la prudence concernant les mauvaises intentions politiques chinoises s’impose. En effet, nous       manquons considérablement de recul sur ces Nouvelles Routes de la Soie, qui plus est en Europe  laquelle, si elle est sans nul doute la première zone géographique du monde visée à l’origine par le projet chinois, n’est pour le moment pas la plus concernée par l’effectivité de l’implantation de l’ancien empire du Milieu.

La crainte du Président français peut d’un autre côté paraître fondée. En effet, comment ne pas le rejoindre sur l’absence d’une initiative « gagnant-gagnant », pourtant annoncée à l’origine, lorsque l’on apprend que près de 90% des projets financés dans le cadre des ambitions de Xi Jinping ont pour le moment été lancés par des entrepreneurs chinois[4] ?

Faisant fi des opinions allemandes, françaises et de la Commission européenne, autrement dit d’une forme de principe de précaution économique et politique cher à l’Union européenne, d’autres Etats ont pourtant été plus enclins à une ouverture à la Chine.

 De l’implantation chinoise dans les Balkans à l’affront italien

Lorsque l’on associe la Chine à l’Union européenne, il est nécessaire de se tourner dans un premier temps vers la Grèce, et plus spécifiquement vers le Pirée. Depuis 2016 en effet, la majorité des    actions de l’autorité du port du Pirée, à Athènes, sont détenues par la China Ocean Shipping Company[5]. Si cette présence n’est pas suffisante pour commencer à parler de prédominance chinoise dans la région, elle constitue néanmoins un véritable point de départ pour Xi Jinping et les exportations de la Chine à destination de l’ensemble de la Méditerranée.

Récemment, la Chine semble avoir décidé de jeter son dévolu sur les Balkans. Si l’Union Européenne reste aujourd’hui encore le partenaire numéro un des Etats des Balkans occidentaux, les tensions dans la région, dues d’une part à ce que l’Europe occidentale qualifie d’illibéralisme, d’autre part à la remise en cause de l’intégration à l’Union européenne de certains de ces Etats, semblent avoir pour conséquence principale la revue à la baisse des relations entre les deux parties du Vieux Continent. La Chine profite de cela, ce qui n’est pas pour déplaire aux dirigeants          balkaniques.

A l’occasion d’une conférence sur le dialogue entre la Chine et l’Union européenne, Viktor Orban s’est exprimé sur la question chinoise en affirmant que « le centre de gravité de l’économie mondiale passe de l’Ouest à l’Est ; si certains continuent à le nier à l’Ouest, ce déni ne semble pas     raisonnable ». Et de continuer en arguant que « ce transfert de l’Atlantique au Pacifique, ce n’est pas une opinion personnelle ; c’est un fait »[6]. Dans la même veine, George Ivanov, Premier ministre de la Macédoine du Nord, a avancé le fait que ce basculement important vers l’Est avait résulté en  partie de la paralysie de l’Union européenne en ce qui concernait l’intégration, « promise » selon ses dires, des Balkans dans la plus grande union économique et politique d’Etats au monde.

Plus étonnant, nous avons été invités le 23 mars à recentrer notre regard à l’Ouest, en particulier à Rome. Depuis le lancement du projet des Nouvelles Routes de la Soie chinoises, aucun pays membre du G7 n’avait souhaité rejoindre Pékin. Depuis la toute fraiche rencontre entre Xi Jinping et Giuseppe Conte, voilà qui est désormais chose faite. Des travaux à Gênes et Trieste feront office de premières applications des nombreux accords commerciaux signés entre les deux Etats.

Si la France et l’Allemagne n’étaient déjà pas rassurées sur la question chinoise dans la partie est-européenne, les deux grands alliés européens n’ont guère été plus conquis par le rapprochement sino-italien. En effet, est inlassablement repris l’argument selon lequel la seule réponse                envisageable face à la puissance économique qu’incarne la Chine, c’est une réponse concertée et unique de l’Union européenne.

Au final, l’envergure du projet insufflé par Xi Jinping pose incontestablement question, et ce particulièrement au sein du continent européen. Les uns, s’estimant lésés par l’Union européenne, ne voient que peu d’entraves à un rapprochement avec la Chine. Les autres, aujourd’hui, attendent et restent suspendus aux évolutions marquant le grand projet du Président de la première puissance économique asiatique. Mais, en toute honnêteté, qui peut croire que celui qui définit les règles le fait pour servir un autre que lui ?

La Chine, forte de ses ressources économiques, aurait en réalité tort d’aller dans le sens de l’Europe occidentale en faisant davantage de compromis, pouvant la mener à des compromissions qui directement l’affecteraient. Hun Sen, Premier ministre du Cambodge, se prononçant sur l’actuel poids économique du géant chinois, ne s’est pas encombré de quelque nuance lorsqu’il a déclaré que « d’autres pays ont beaucoup d’idées, mais pas d’argent. Pour ce qui est de la Chine, quand elle a une idée, elle peut la financer »[7]. Et très vraisemblablement, elle la financera.

Si l’on a pu entendre le Président états-unien Donald Trump avancer que « le passé n’a pas à définir l’avenir »[8], l’on a pu également et à l’inverse observer la logique chinoise selon laquelle le passé, et par celui-ci les Routes de la Soie, méritaient d’être étudiés et admirés, sinon reproduits.

Wu-Ling, roi de Zhao[9], a confié, il y a près de 2500 ans qu’ « avoir le talent de suivre les modes d’hier ne suffit pas à améliorer le monde d’aujourd’hui ». Alors reste à scruter, dans un futur proche, si la Chine ne se contentera pas de suivre les modes d’hier pour améliorer le monde d’aujourd’hui, et si l’Europe quant à elle prendra la mesure de ce monde d’aujourd’hui qui semble inévitablement compter sur la Chine.

Un article pour le prix Geolinks, par Lilian ROUSSET.


[1] Xinhua, ‘Full text of President Xi Jinping’s speech at opening of Belt and Road forum’, 14 mai 2017

[2] Jamil Anderlini, Interview : ‘We say, if you want to get rich, build roads first’, Financial Times, 25 septembre 2018

[3] Paris, Emmanuel Macron, Conférence de presse conjointe avec Xi Jinping, Angela Merkel, Jean-Claude Juncker, 26 mars 2019

[4] Témoignage de Jonathan Hillman, Statement Before the US-China Economic and Security review Commission, 25 janvier 2018

[5] BURGI Noëlle, KYRAMARGIOU Eleni « Grèce. La privatisation du port du Pirée, une première », La documentation française, 1 septembre 2016

[6] Premier ministre de Hongrie, ‘Viktor Orban’s speech at the conference « China-CEE Political Parties Dialogue »’,  8 octobre 2016

[7] FRANKOPAN Peter, ‘These Days All Roads Lead to Beijing’, New Perspectives Quarterly, 2017

[8] Ministère de la Défense, ‘Remarks by Secretary Mattis at the US Naval War College Commencement, Newport, Rhode Island’, 15 juin 2018

[9] Zhao est le nom de l’un des sept Etats composant la Chine antique durant la Période des Royaumes combattants, entre 403 et 228 av. J-C.


Bibliographie

Sites institutionnels

Site de la Banque chinoise de développement : http://www.cdb.com

Ouvrages

FRANKOPAN Peter « Les Nouvelles Routes de la Soie », Editions Nevicata, 2018

DHOMPS Pierre, TSIANG Henri « Le big bang des nouvelles routes de la soie », L’Harmattan, 2017

Articles scientifiques

ROLLAND Nadège « La nouvelle Route de la soie. Les ambitions chinoises en Eurasie », Cairn info, 2015 : https://www-cairn-info.ezscd.univ-lyon3.fr/article.php?ID_ARTICLE=PE_153_0135

EKMAN Alice (dir.) « La France face aux nouvelles routes de la soie », ifri, octobre 2018 :    https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/ekman_ifri_france_routes_soie_2018.pdf

Articles presse

TIEZZI Shannon « China’s ‘New Silk Road’ vision revealed », The diplomat, 09/05/2014 : https://thediplomat.com/2014/05/chinas-new-silk-road-vision-revealed

GOTEV Georgi « L’Europe centrale et orientale toujours plus proche de la Chine », EURACTIV, 28/11/2018 : https://www.euractiv.fr/section/commerce-industrie/news/at-budapest-summit-china-strengthens-its-grip-on-central-europe-and-balkans/

FLECHET Grégory « La Chine trace les nouvelles routes de la soie », CNRS Le Journal, 15/12/2017 : https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-chine-trace-les-nouvelles-routes-de-la-soie

MARCIACQ Florent « La Chine dans les Balkans occidentaux : une présence qui s’affirme dans une région européenne », La documentation française, 09/04/2018

PAGET Christophe « L’Italie signe 29 accords avec la Chine et s’engage sur la route de la soie », rfi, 23/03/2019 :  http://www.rfi.fr/europe/20190323-italie-accords-chine-route-soie-jinping

Cartes/Fond d’image

Carte d’ouverture de l’article : réalisation de Thierry Gauthé, « Cartographie. Avec les nouvelles routes de la soie, la Chine tisse une toile mondiale », Courrier International, Atlas des Nouvelles Routes, 14 septembre 2018 : https://www.courrierinternational.com/grand-format/cartographie-avec-les-nouvelles-routes-de-la-soie-la-chine-tisse-une-toile-mondiale

« Vers une nouvelle route de la soie », Le dessous des cartes, 01/2015

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