Introduction

« Gardons-nous cependant d’affirmer que la démocratie est la panacée. Comme tous les modèles politiques, celui-ci a ses limites et correspond avant tout à une réalité historique. Si la paix démocratique existe, elle ne saurait être perpétuelle. »[1]

Après toute crise de grande envergure (guerre, révolution, crise économique) bouleversant le système international, l’homme, face à un vide conceptuel engendré par une situation inédite, se trouve dans l’obligation de créer de nouveaux outils pour expliquer le monde qui l’entoure. Ce devoir intellectuel n’échappe pas au domaine des relations internationales, l’Etat étant généralement un des premiers acteurs dont le fonctionnement et l’existence même sont concernés à la suite de telles crises.

A la suite de la Première Guerre mondiale, le libéralisme idéaliste de Woodrow Wilson est proposé pour reconstruire un système sécuritaire basé sur l’intégrité territoriale et l’égalité de toutes les nations. Bien que théoriquement séduisant, il se heurte à une réalité politique pas encore prête à un tel changement, ce que l’irruption de la Seconde Guerre mondiale quelques années plus tard confirmera. Au lendemain du conflit et durant toute la durée de la Guerre froide, c’est le réalisme qui va s’imposer comme paradigme dominant des relations internationales en expliquant le système sécuritaire de l’époque par l’équilibre des puissances. Or une fois l’URSS dissoute, le principe d’équilibre est devenu de facto obsolète.

Ainsi semble s’établir sous la coupe bienveillante de la toute nouvelle « superpuissance » – comme la nomme Zbigniew Brzezinski dans son Grand échiquier –  un nouvel espace géostratégique visant à instaurer un régime de sécurité stable. Cet espace, que Blin nomme « géodémocratique »[2] est celui de la démocratie, des institutions internationales et des droits de l’Homme. Cela se traduit d’une part dans le domaine scientifique où les notions de « sécurité humaine » ou de « guerre juste » s’affirment peu à peu, et d’autre part en pratique par une vague mondiale de démocratisation[3] et par la diffusion globale des valeurs libérales capitalistes occidentales due au phénomène de mondialisation. C’est dans ce contexte que seront redécouvertes de nombreuses études scientifiques sur les bienfaits de la démocratie. De ces dernières, une tendance se détache qui fera vite quasi-consensus dans la littérature, à savoir que les démocraties ne se font pas la guerre.

Cette résurgence de la théorie dite de la paix démocratique, qui consiste comme l’explique Michael Doyle, un de ses principaux penseurs modernes, en ce que « les démocraties se trouvent en état de paix entre elles et seulement entre elles »[4], sera vite reprise politiquement et érigée en véritable doctrine par le Président des Etats-Unis Bill Clinton lorsqu’il affirmera à son tour en 1994 que « les démocraties ne se font pas la guerre »[5]. Doctrine politique dans le sens où il parviendra – là où Wilson avait échoué plus tôt car en décalage avec le contexte de l’après Première Guerre mondiale – à faire de la liberté, de la démocratie le pilier du système sécuritaire s’établissant sur les cendres conceptuelles de la Guerre froide.

Bien que séduisante sur le papier, l’empirie démontre rapidement qu’il ne saurait angéliser une théorie aux ambitions bien différentes du projet de paix perpétuelle idéalisé par Emmanuel Kant en 1795. En effet, si le monde de l’après Guerre froide est celui de l’avènement de la démocratie et des droits de l’Homme, c’est également celui de la violence. Jamais la société ne s’est séparée de sa culture guerrière (défilés militaires, hymnes, respect de l’armée, gloire virile de la guerre)[6] et jamais cette dernière ne semble avoir été autant conflictuelle[7]. Pire encore, la mutation de la violence (terrorisme) met à l’épreuve la sécurité des démocraties. Ainsi, comment concilier paix démocratique et insécurité démocratique ?

En conséquence, en considérant d’une part que les démocraties  ne sont pas étrangères au phénomène de la guerre et d’autre part que la théorie de la paix démocratique n’a vocation à être vérifiable uniquement au sein du monde démocratique ; il semble pertinent de se questionner sur la réelle légitimité de cette-même théorie à servir de fondement au système sécuritaire actuel. Autrement dit il s’agit de se demander si – sans remettre en cause l’observation empirique montrant que les démocraties ne se font pas la guerre entre elles – la stabilité du système sécuritaire est due à l’établissement de la démocratie comme régime politique idéal et si son exportation servira la stabilité future de ce-dit système. In fine, le débat s’ouvre sur les mots de Fukuyama : « La corrélation entre démocratie et paix est pour moi l’une des rares choses que la science politique puisse affirmer en matière de relations internationales. »[8]

Le but de ce devoir n’est donc pas de se questionner sur les causes de la paix démocratique – la littérature est déjà fortement prolixe de ce type de considérations – mais plutôt de mettre en équation les notions de paix et de démocratie afin de comprendre comment elles agissent l’une sur l’autre. Au-delà du poids accordé aux observations empiriques il s’agira donc d’essayer de vérifier la thèse de la paix perpétuelle au sein même de l’espace démocratique (Première partie) mais également de s’interroger sur la capacité de la démocratie, en tant que régime politique et de valeurs, à être promoteur de paix au-delà du monde occidental (Deuxième partie).

Première partie : Après la mondialisation heureuse, la redécouverte de la guerre et du réalisme au sein de l’espace démocratique mondial

 Pour Bruce Russet, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles car d’une part « la structure de pouvoir et la nature des valeurs qui caractérisent la vie politique interne des démocraties neutralisent le dilemme de sécurité dans leurs relations mutuelles » mais également d’autre part « car le respect des libertés et droits fondamentaux de l’homme dont font preuve les démocraties leur enlève tout motif d’intervention en faveur de la protection ou de la promotion de ces valeurs »[9].

En faisant une lecture trop stricte de cette citation, d’aucuns seraient tentés de concevoir l’espace démocratique comme un espace hermétique à la guerre de par la structure même et les valeurs propres aux régimes démocratiques. Cependant, le voile de la mondialisation post Guerre froide ne doit pas cacher le fait que la guerre reste prégnante en Occident (A) ni répandre une foi inébranlable sur le fait que la démocratie soit l’unique cause de paix au sein de ce même espace (B).

A : La théorie de la paix démocratique comme prisme d’analyse insuffisant à l’appréhension du phénomène de la guerre en Occident

Si la paix est démocratique, elle ne saurait être perpétuelle. Ainsi si l’espace démocratique est pour le moment pacifique, ce dernier continue de s’armer. En effet, parmi les 15 pays présentant les plus hautes dépenses militaires en 2013, pas moins de 10 sont des démocraties[10]. De plus, les 10 principaux groupes producteurs d’armement en 2012 s’avèrent également être soit américains ou européens[11]. Cette militarisation de l’espace démocratique démontre que même avec la disparition des grands conflits internationaux et la certitude d’une paix démocratique, les Etats n’excluent pas la guerre comme émanation de leur politique étrangère.

Premièrement la guerre entre démocraties. Cette idée voudrait voir la théorie de la paix démocratique conceptuellement désuète par rapport à la réalité actuelle et verrait un état de guerre permanant entre les démocraties. Pas une guerre au sens classique du terme, c’est-à-dire comprise comme un conflit militarisé, mais une guerre se jouant dans une dimension nouvelle, l’économie. Ainsi, l’économie étant devenue au XXIème siècle le facteur premier de puissance, les Etats et les firmes s’affrontent pour s’assurer des avantages économiques au détriment d’autres Etats et firmes. Dès lors, faut-il concevoir cet affrontement comme une guerre ou comme une simple compétition ? Si pour certains l’économie est le nouveau terrain qui permet aux Etats démocratiques de se faire la guerre[12], pour d’autres (Krugman) parler de guerre économique est une ineptie, l’économie étant par nature créatrice et non destructrice[13]. Quelle que soit la réalité, l’existence du débat montre bien que la frontière entre guerre et paix n’est pas parfaitement définie au sein même de l’espace démocratique mondial.

Deuxièmement entre démocraties et non-démocraties. Un des corollaires de la théorie de la paix démocratique est que les démocraties sont tout à fait enclines à entrer en guerre contre des non-démocraties. Ainsi il semble être une ineptie de dire que le monde démocratique est pacifique. L’exemple le plus à même de retranscrire cette réalité reste à ce jour celui de la Global War on Terror lancée en 2001 par les Etats-Unis. Etablie comme menace sécuritaire globale, la guerre contre le terrorisme (laquelle a été menée en grande partie par l’Occident) aurait ainsi coûté près de 800 milliards de dollars[14] dès l’année 2009 mais s’est surtout avérée meurtrière pour les démocraties engagées. Ainsi plus de 2000 soldats américains sont tombés au combat en Afghanistan depuis 2001[15]. Autre élément, celui de l’augmentation constante des opérations de maintien de la paix (OMP) mandatées par l’ONU, dont le nombre s’élève à 69 depuis 1948[16], prouve une implication constante de l’espace démocratique sur des terrains conflictuels – bien que cette dernière donnée puisse être analysée de façon positive en faveur d’une recherche de paix.

Il faut dans un troisième temps également émettre le constat que le régime politique d’un Etat peut changer au cours de l’Histoire et qu’ainsi le constat de l’absence de guerre entre démocraties peut être biaisé. Ainsi un Etat A démocratique peut entrer en conflit avec un Etat B non démocratique bien avant que ce même Etat B devienne démocratique et entretienne désormais des relations pacifiques avec l’Etat A. L’exemple de l’Allemagne est un exemple de poids à l’idée d’une paix démocratique subjective et auto-construite.

In fine, force est de constater que l’exploitation de la théorie de la paix démocratique ne permet pas de faire état d’un espace démocratique pacifié ni pacifique. Une des représentations actuelles de cette tendance réside certainement dans le fait que le terrorisme, nouvelle forme de violence politique, ait amené la guerre au sein même des démocraties. La redéfinition en 2008 du Livre Blanc français sur la Défense et de la Sécurité nationale met ainsi de facto l’accent sur la prise de conscience en Occident que le régime démocratique n’est plus un havre de paix inviolable.

B : La relativisation du régime politique comme source principale d’absence de paix dans l’espace démocratique

« Si l’on ne peut mesurer de façon précise combien la nature d’un régime politique influence sa politique étrangère, il est évident que cette composante à son importance. Celle-ci varie sensiblement en fonction d’autre facteurs, tels l’environnement géostratégique et les circonstances historiques. »[17]

Pour la plus grande majorité de la doxa actuelle « non réaliste » des relations internationales – s’il est possible de la nommer ainsi – la paix qui semble régner au sein de l’espace démocratique mondial serait due précisément à la nature même du régime politique démocratique. Cette théorie critique de la paix démocratique – c’est ainsi qu’elle se nomme, dont les principaux auteurs répondent aux noms de Paine, Tocqueville ou encore Russet, semble toutefois au regard de la littérature être concurrencée par quatre hypothèses brisant le lien incestueux entre démocratie et paix. Il s’agira dans cette partie de discuter ces dernières.

En premier vient l’hypothèse d’une pax americana comme garant conjoncturel de la paix au sein de l’espace démocratique mondial. Synonyme chez GHERVAS de paix hégémonique, l’hypothèse prônerait un ordre social post Guerre froide dirigé par une « entité suprême »[18], à savoir les Etats-Unis. Ainsi, une fois la disparition de l’URSS et avec elle celle du monde bipolaire, les Etats démocratiques auraient été comme canalisés par le nouveau « gendarme du monde » imposant par sa puissance militaire, économique mais également son Soft Power (Nye) un ordre sécuritaire garanti par l’hégémonie (Mearsheimer). Par analogie, il est possible de pousser l’analyse plus loin, c’est-à-dire jusqu’à la période de la Guerre froide elle-même en affirmant que la stabilité était alors due à un ordre équilibré (balance of powers). Cette hypothèse, si tant est qu’elle puisse avoir été accueillie favorablement au début des années 1990, est aujourd’hui critiquée par de nombreux auteurs voyant dans la domination de l’ordre international par les Etats-Unis un déclin déjà amorcé.

Ensuite vient l’idée de la pax europea[19]. Cette dernière dans sa conception contemporaine fait bien évidemment référence à la construction européenne et plus particulièrement à l’Union européenne. « La mise en commun des productions de charbon et d’acier (…) changera le destin de ces régions longtemps dévouées à la fabrication  d’armes de guerre dont elles ont été les plus constantes victimes. »[20] L’idée de la pax europea, qui se rapproche fortement de celle de la paix fédérale, n’est autre que l’émanation intellectuelle de Robert Schuman lorsqu’il entend en 1957 mettre en commun les ressources de l’Allemagne et de la France afin de faire prospérer ces deux Etats : le début du fonctionnalisme européen. Le suivi de cette méthode fait aujourd’hui de l’Union européenne l’un des espaces les plus étrangers à la guerre en accueillant en son sein des Etats tous acquis (en l’apparence) à la cause de la démocratie. Mais si l’UE reçoit le prix Nobel de la paix en 2012[21], cela ne doit pas cacher les failles de ce système, incapable de parvenir à une union politique sérieuse (difficultés de la PESC/PSDC) et dont les inégalités sont criantes. Comme pour la pax americana, la pax europea reste enfin réductrice dans le sens où elle se borne à l’étude du simple continent européen et prospère à la faveur d’un contexte historique plutôt favorable.

Troisièmement apparait la paix de directoire. Un état de fait qui correspondrait à la garantie d’un système de coopération par un petit nombre de puissance. Dans sa forme contemporaine, la paix de directoire s’assimile alors à l’institution sacro-sainte du Conseil de Sécurité des Nations unies (CSNU)[22]. Cette paix des vainqueurs établie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale était censée être garante d’une stabilité gérée de façon multilatérale et en respect profond des règles du droit international nouvellement établi. Or aujourd’hui force est de constater que les carences d’un tel système sont si profondes que sa remise en cause et de plus en plus annoncée. In fine, le CSNU, en plus d’être relativement inefficace (confère le tableau des OMP dans le monde, droit de véto, liberté discrétionnaire des Etats à appliquer le droit) est de plus en plus critiqué comme ne répondant plus à une réalité historique et géostratégique bien différente de ce qu’elle était en 1945[23].

Enfin il s’agit de mentionner l’appartenance à une communauté de sécurité. Cette hypothèse vérifierait que l’absence de guerre entre démocratie soit due à la création d’alliances et à la répartition des puissances. Il est ici bien entendu fait référence à l’OTAN. Or, une fois la Guerre froide terminée, le débat sur la légitimité d’une telle organisation ne semble pas dénué de tout sens. En effet, l’OTAN semble aujourd’hui plus se rapprocher d’un bouclier américain plus que d’une réelle instance de sécurité collective. Si l’actualité (crise ukrainienne) semble réactiver son existence naturelle via des reflux mal fondés de Guerre froide, sa « compétition » avec une éventuelle PSDC européenne pleine fait écho de sa vulnérabilité conceptuelle. Mais là encore, quid de ce qui pourrait survenir en cas de disparition d’une telle instance ? La réponse réside surement du côté des néoréalistes et chez les tenants de la théorie de la paix démocratique.

L’idée d’Emmanuel Kant était celle d’une paix perpétuelle mais surtout universelle, ayant vocation à s’appliquer à chaque nation. Il est clair que la théorie de la paix démocratique n’est aujourd’hui vérifiable qu’au sein même de l’espace démocratique mondial. Ainsi il semble intéressant de s’intéresser à ses tentatives d’exportation hors du monde Occidental libéral.

Deuxième partie : L’évident constat d’un champ d’application restreint à la théorie de la paix démocratique

Si le modèle communiste a été capable de concurrencer pendant près d’un demi-siècle le modèle libéral proposé par les Etats-Unis, c’est avant tout car il a réussi à s’exporter au-delà des frontières de la Russie pour former l’URSS. De manière analogue, le monde ne compterait aujourd’hui pas plus de 1,5 milliard de musulmans si l’Islam, quand il est apparu au VIIème siècle, s’était limité à s’étendre sur l’unique Arabie. Autrement dit, c’est l’exportation et la diffusion d’un modèle qui définit en grande partie sa viabilité dans le temps et sa légitimité à régir un ordre social donné. La théorie de la paix démocratique n’échappe pas à cette règle. Comme une religion la « parole » de la démocratie, principalement depuis le début des années 1990, a fait usage de prosélytisme (A) mais a également de par son attractivité diffusé son essence (B). L’objectif de cette présente partie est d’attester ou non de l’influence pacifique de ces deux mouvements.

A : L’avènement d’une ère de « croisades démocratiques » : conséquence politique de l’interprétation idéologique libérale capitaliste

La vision de l’Administration américaine depuis le mandat de Bill Clinton, en se référant à la théorie de la paix démocratique, était qu’une exportation du modèle démocratique occidental sous fort tropisme américain serait d’une part bénéfique à la paix et à la sécurité de zones instables, mais permettrait surtout de concevoir de nouvelles ententes commerciales et économiques profitables au marché des Etats-Unis.

L’invasion du Koweït par l’Irak en 1991 et les attentats du World Trade Center en 2001 ont été les deux catalyseurs à ce que l’on pourrait appeler la guerre démocratique menée par les Etats-Unis et certains de leurs alliés occidentaux démocratiques. Ces interventions, dont les conséquences désastreuses se font toujours sentir aujourd’hui en Irak et en Afghanistan, ont prouvé par le nombre de victimes important qu’elles ont causées et du fait que l’Etat de droit et la démocratie n’ont toujours pas prospérés dans ces pays que la doctrine de regime change était parfaitement inefficace[24]. Ainsi il apparaissait que la démocratie ne pouvait pas émerger que d’une solution militaire, et celle-ci encore moins importée de l’étranger. Si cette méthode n’a pas fait l’unanimité dans le camp occidental (confère le discours de Dominique de Villepin alors ministre des Affaires étrangères français à l’ONU), elle aura néanmoins prouvé l’appétence guerrière d’un monde supposé pacifique.

Mais ce qui noircit encore plus le tableau est sûrement l’observation que, au-delà de théories complotistes infondées, ces guerres aient trouvé dans leurs prolongements successifs la satisfaction de nombreux acteurs. L’idée, développée par David Keen[25], est qu’en développant la doctrine de guerre préventive, les Etats-Unis ont fait de la guerre contre le terrorisme une guerre sans fin. En effet cette dernière a, en plus d’engendrer le ressentiment des populations musulmanes et donc d’élargir le spectre de la menace, permis à de nombreux acteurs de profiter de cette situation d’enlisement sans pour autant essayer de faire en sorte que la situation s’améliore. Les criminels classiques, les trafiquants, les industriels de défense, les généraux, les médias et même les décideurs politiques ont tiré avantage de la guerre. Le constat amère que la guerre nourrisse la guerre semble alors s’imposer aux régimes démocratiques ayant pris part à cette « chasse à la sorcière » terroriste mais également aux sociétés démocratiques qui ont pâti dans leur ensemble des vicissitudes de ces opérations.

C’est dans ce contexte de tentative d’imposition de la démocratie qu’une lisibilité plus grande est faite à des régimes remettant en question, ou du moins critiquant l’ordre sécuritaire occidental basé sur le modèle démocratique libéral. Ces Etats, dits « révolutionnaires »[26], entrent donc en conflit avec les représentants de ce qu’ils estiment être un ordre à renverser. Aujourd’hui très peu d’Etats peuvent se vanter de bénéficier d’un tel statut, mais l’évolution actuelle des relations internationales pourrait faire changer les choses. L’exemple le plus frappant serait donc celui de l’Iran, proposant une nouvelle grille de lecture basée sur la religion, en particulier l’Islam chiite, et chercherait à exporter cette grille de lecture dans son voisinage proche d’abord, puis éloigné ensuite. Dans une moindre mesure, la Chine et la Russie apparaissent comme des « dissidents » de l’ordre démocratique libéral bien qu’elles le rejoignent sur de nombreux points. Ceci étant expliqué, toute la question est de savoir ce que deviendront ces foyers de contestation. Arriveront-ils à imposer leur modèle de sorte qu’il vienne concurrencer celui établi ? Ou alors se socialiseront-ils, comme le suggère l’auteur, pour intégrer ce dit-modèle[27] ? L’exemple de l’URSS, unique véritable Etat contestataire de cet ordre régissant le monde depuis 1945, montre que la deuxième hypothèse reste statistiquement la plus probable. Cependant, à l’échelle prise en compte pour cette analyse reste comparé au fil de l’Histoire très courte et le recul est certainement manquant pour oser une affirmation tranchée.

La question de la socialisation évoquée ci-dessus prend en fin de compte toute son importance quand il est question de traiter de la théorie de la paix démocratique dans un cadre non-démocratique. En effet, s’il a été démontré que la simple « croisade » pour la démocratie n’était en aucun cas efficace et promotrice de paix, alors que peut-il en être de la diffusion douce de la démocratie, dans laquelle les notions de Soft Power et de mondialisation ont une place pleine.

B : L’accélération de la diffusion de la démocratie comme agent d’instabilité sécuritaire

La démocratie est communément envisagée aujourd’hui comme le seul régime politique idéal et à vocation universelle. Ainsi, depuis 1945 s’opère un mouvement de démocratisation du monde, non pas par les armes, mais dû cette fois si à la propagation des valeurs démocratiques par-delà le monde mais également aux espoirs suscité par ce régime pour les Etats qui l’adoptent. Cependant, l’empirie prouve que même douce, la démocratisation est susceptible de créer de l’insécurité et des déséquilibres.

De l’insécurité dans un premier temps. En effet, Edward Mansfield et Jack Snyder mettent en garde contre les effets indésirables des processus de démocratisation. Pour ces auteurs, un Etat en période de transition démocratique serait beaucoup plus enclin à entrer en conflit voir une guerre contre un acteur étranger qu’un Etat non démocratique. En effet, lors de ces périodes, les institutions d’un Etat de droit et démocratique ne sont pas encore en place. De ce fait, ce n’est pas la seule liberté de vote qui peut empêcher un leader d’entreprendre les actions qu’il jugera nécessaire pour accroitre sa sécurité ou sa puissance[28]. Un Etat en transition peut également profiter des troubles d’une telle situation pour asseoir sa légitimité en déclenchant une guerre, renforçant ainsi le sentiment nationale. Ou encore un Etat en transition peut être la proie d’Etats voisins voulant influer les décisions du premier voire aller jusqu’à annexer une partie de son territoire. L’exemple le plus frappant d’un tel cas de figure contemporain reste certainement celui de la guerre ayant opposé l’Irak et l’Iran entre 1980 et 1988. En pleine Révolution islamique, le nouveau pouvoir de l’ayatollah Khomeiny était très fragile. L’Irak voisin de Saddam Hussein en profita donc pour engager une guerre contre son voisin chiite au motif de vouloir récupérer un territoire lui revenant de droit. Bien que cette guerre ait mise en péril la République Islamique, cette dernière s’est appuyée sur elle pour renforcer le sentiment d’union nationale et l’engagement plein de la population contre l’agresseur étranger. Résultat, une guerre qui a duré 8 ans et aurait fait plus d’un million de victimes. Cependant, Mansfield et Snyder relativisent leur explication en précisant que l’instabilité potentielle découlant d’une démocratisation dépend bien évidemment de l’environnement de l’Etat concerné. Ainsi un tel processus sera plus à risque au Moyen-Orient qu’il pourrait l’être aux frontières de l’Europe.

Un déséquilibre ensuite. Le phénomène de mondialisation doit permettre théoriquement au monde entier d’avoir accès au marché mondial, et donc de cette manière de se procurer des ressources de manière pacifique et par conséquent de prospérer[29]. Or ce qu’apprend Wallerstein dans sa théorie dite de l’économie monde est que l’entrée des Etats appelés périphériques (tiers-monde, Etats du Sud) dans l’économie des Etats du centre (Occident), ces premiers subissent à la fois un processus de double polarisation. D’une part ils se trouvent en marge du système capitaliste libéral, et d’autre part leur société même se polarise entre une élite riche et une majorité pauvre[30]. Or il est librement admis que la pauvreté mène au désordre et dans certains cas inévitablement à la guerre. En conséquence ce qui peut être déduit de cette démonstration est que ce que diffuseraient les démocraties libérales ne serait pas tant des valeurs démocratiques mais avant tout un modèle de capitalisme libéral. Ce postulat amènerait alors à parler, comme Blin, de paix libérale et non de paix démocratique[31], ce qui voudrait dire que le capitalisme précède la démocratie et non que le premier est une émanation de la dernière.

Ces constats quelque peu sombres de l’exportation et de la diffusion de la démocratie dans le monde permet donc de relativiser le rôle que tien le régime politique démocratique dans le développement de la paix.

Conclusion

 Le but de ce devoir n’était pas d’essayer d’expliquer pourquoi les démocraties ne se font pas la guerre, une telle chose ayant déjà été traitée d’une manière prolixe par la littérature. L’ambition était plutôt d’apporter un éclaircissement sur la réalité du lien existant entre paix et démocratie. De savoir si le futur peut être pensé selon la vision de Fukuyama ou celle d’Huntington, ou bien d’une toute autre façon.

Winston Churchill disait de la démocratie qu’elle est le pire des régimes à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé. Le but de ce devoir cependant n’est pas de sombrer dans le pessimisme et le scepticisme mais au contraire de nourrir un espoir. Monique Castillo, philosophe française, disait qu’ « il n’y a pas d’autre bonheur que celui qui consiste à se rendre digne du bonheur ». En effet le but ici est de rendre la démocratie digne des idéaux et des valeurs qu’elle aime à diffuser, dans le plus parfait esprit kantien.

La paix sera parfaitement démocratique lorsque démocratie sera pleinement synonyme de paix. Aujourd’hui d’aucuns s’accordent pour affirmer que la démocratie est en crise. Partout dans le monde (démocratique et non démocratique) des gens se lèvent contre un ordre mondial inégalitaire et vicié, un « nouvel ordre mondial » édicté lors de la Seconde Guerre du Golfe, c’est-à-dire en temps de guerre. L’objectif des générations futures est de repenser la démocratie, de l’actualiser à l’époque actuelle et de faire de la mondialisation un vecteur vertueux et non destructeur.

In fine, le véritable objectif à atteindre, du moins dans une échelle de temps respectable, est d’instaurer un véritable climat de paix au sein de l’espace démocratique plutôt que de poursuivre le mythe millénaire de la paix perpétuelle.

 

[1] BLIN (A.), Géopolitique de la paix démocratique, Paris, Descartes & Cie, 2001, p. 24.

[2] Ibid., p. 180.

[3] Rapport « Polity IV Project: Political Regime Characteristics and Transitions », site internet Center for Systemic Peace, 5/06/214 (consulté le 10/03/2015).
http://www.systemicpeace.org/p4creports.html

[4] DOYLE (M.) in BATTISTELLA (D.), Théories des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2012, p. 559.

[5] CLINTON (B.) in CAILLE (A.), Paix et démocratie, Paris, Organisation des Nations Unies, 2004, p. 42.
Version PDF : https://docs.google.com/viewer?a=v&pid=sites&srcid=ZGVmYXVsdGRvbWFpbnx0aGVvcmllc3BvbGl0aXF1ZXN8Z3g6NjMzYzZjZGVlYThjNmU3Mw

[6] GHERVAS (S.), « La paix toujours recommencée », site internet La vie des idées, 10/10/2012.
Version PDF : https://docs.google.com/viewer?a=v&pid=sites&srcid=ZGVmYXVsdGRvbWFpbnx0aGVvcmllc3BvbGl0aXF1ZXN8Z3g6NmE4MjE5Nzc4ZDdhZmU2OQ

[7] Voir Annexe n°1.
http://www.pcr.uu.se/digitalAssets/66/66314_1armed-conflict-by-type.pdf

[8] FUKUYAMA (F.), « La Post-humanité est pour demain », Le Monde des débats, 1999, p. 17.

[9] BATTISTELLA (D.), Théories des relations internationales, Op. Cit., pp. 577-578.

[10] Voir Annexe n°2.
http://www.sipri.org/googlemaps/milex_top_15_2013_exp_map.html

[11] Voir Annexe n°3.
http://www.grip.org/sites/grip.org/files/RAPPORTS/2012/Rapport_2012-4.pdf

[12] Conférence : Après la « mondialisation heureuse », le retour de la guerre ? tenue par Frédéric Meunier, 7ième festival de géopolitique, Grenoble Ecole de Management, 13/03/2014.

[13] COISSARD (S.), Introduction à l’intelligence économique, cours dispensé dans le cadre du M2 SID, 2014/2015, p. 13.

[14] Article : « La « guerre contre le terrorisme » a coûté près de 800 milliards de dollars », site internet Le Monde, 17/06/2009.
http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2009/06/11/la-guerre-contre-le-terrorisme-a-coute-pres-de-800-milliards-de-dollars_1205618_3222.html

[15] Article : « Afghanistan : mort du 2000e soldat américain et beaucoup de questions », site internet Atlantico, 01/10/2012.
http://www.atlantico.fr/pepites/afghanistan-mort-2000e-soldat-americain-et-beaucoup-questions-498591.html

[16] Site officiel des Nations Unies, « Opérations de maintien de la paix ONU », fiche technique 30/09/2014.
Version PDF : http://www.un.org/fr/peacekeeping/documents/archives_2014/factsheet-sep2014.pdf

[17] BLIN (A.), Géopolitique de la paix démocratique, Op. Cit., p. 121.

[18] GHERVAS (S.), « La paix toujours recommencée », Art. Cit., p. 2.

[19] Ibid., p. 6.

[20] Site officiel de l’Union européenne, « La déclaration Schuman du 9/05/1950 ».
http://europa.eu/about-eu/basic-information/symbols/europe-day/schuman-declaration/index_fr.htm

[21] Article, « Dans la tourmente, l’Europe reçoit le prix Nobel de la paix », site internet Le Monde, 10/12/2012.
http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/12/10/dans-la-tourmente-l-europe-recoit-le-prix-nobel-de-la-paix_1804085_3214.html

[22] GHERVAS (S.), « La paix toujours recommencée », Art. Cit., p. 3.

[23] BANNALIER (K.), CHRISTAKIS (T.), « Strengthening the rule of law through the United Nations Security Council », Workshop held at the Australian Mission to the United Nations, New York, on Friday 14 June 2012 by the Australian Government’s Australian Civil-Military Centre and the ANU Centre for International Governance and Justice, Workshop paper n°8.1, New York, 13/06/2013, 7 pages.

[24] DODGE (T.), « Intervention and dreams of exogenous statebuilding : the application liberal peacebuilding in Afghanistan and Iraq », Review for international studies, 2013, n°39, pp. 1189-1212.

[25] KEEN (D.), Endless War?: Hidden Functions of the « War on Terror », London, Pluto Press, 2006, 296 pages.

[26] RUCKER (L.), « La contestation de l’ordre international : les Etats révolutionnaires », Revue internationale et stratégique, n°54, 2004, pp. 109-118.

[27] Ibid.

[28] Article « Iraq and the  Democratic Peace », site internet Foreign Affairs, novembre/décembre 2005.
http://www.foreignaffairs.com/articles/61206/john-m-owen-iv/iraq-and-the-democratic-peace

[29] Conférence : Après la « mondialisation heureuse », le retour de la guerre ? tenue par Frédéric Meunier, Op. Cit.

[30] WALLERSTEIN (I.), « Le système du monde du XVe siècle à nos jours », Tiers-Monde, n°105, volume 27, 1986, pp. 228-232.

[31] BLIN (A.), Géopolitique de la paix démocratique, Op. Cit., pp. 105-119.


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