L’utopie d’une “start-up nation”

« Je veux faire de la France une start-up nation », ce tweet posté par le nouveau président français Emmanuel Macron lors du salon VivaTech révèle que les start-ups occupent désormais une part importante dans les sphères politiques et économiques. Mais cette expression pose cependant plusieurs questions de cohérence entre le terme de start-up et celui de nation.

Le concept de start-up est-il compatible avec celui de nation ? Les start-ups ne sont-elles pas en train de se transformer comme des puissances à parts entières émancipées des états ?

Si l’on se réfère à sa définition, une start-up représente une jeune entreprise possédant un potentiel de croissance remarquable grâce à la possession d’une innovation souvent disruptive appliquée à un produit ou un service.

Transport, finance, médecine, aérospatiale et même militaire, ces jeunes pousses agissent sur tous les pans de l’économie. Leur succès tient souvent dans leur capacité à répondre à un besoin qui n’est que partiellement satisfait par les entreprises historiques d’un marché. Cette capacité est elle-même issue de l’agilité des start-ups qui est rendue possible par une structure managériale de petite taille.

Les start-ups tirent également leur réussite de la maîtrise des N.T.I.C. (réseaux sociaux, applications mobiles). En se les appropriant parfaitement, ces jeunes entreprises parviennent à toucher rapidement une cible élargie de clients sans être cantonnée à une niche restreinte.

Enfin, les start-ups se caractérisent aussi dans l’attraction d’investisseurs et de levées de fonds importantes qu’elles provoquent. Le montant de ces levées de fonds est proportionnel à leur potentiel de développement. Il convient d’ailleurs de noter que la puissance économique déployée par les start-ups est remarquable. 2017 sera une année record en matière de levées de fonds pour les start-ups françaises. La prédiction des cabinets de conseil énonce une somme proche des 3,5 milliards d’euros. En quelques années, de si jeunes entreprises réussissent à capter une somme qui se rapproche du budget que l’Etat français consacre au crédit impôt recherche (5,5 milliards d’euros pour 2017).

Dans ce contexte, l’état stratège peut-il se positionner face à de telles capacités financières ?

Figure 1 : Les licornes dans le Monde en 2017

La carte ci-dessus est riche en enseignements géostratégiques. Les pays européens pèsent en effet très peu face aux mastodontes américains et chinois. On compte plus de 150 licornes aux Etats-Unis et en Chine alors qu’ils en existent moins de 20 en Europe.

Les start-ups peuvent-elles pour autant s’affranchir des frontières en profitant des N.T.I.C pour casser les barrières à l’entrée d’un territoire ? Plusieurs exemples tendent à faire de cette question une affirmation.

Les start-ups posent en effet des questions de Droit aux états-nations. Elles ont été à l’origine de mouvements sociaux d’envergure et de modifications des us et coutumes à l’intérieur des pays. La généralisation d’UBER a provoqué en France une forte contestation de la part des taxis qui voyaient cette application comme un outil de concurrence déloyale. En 2017, la pratique de « l’auto-stop » peut sembler marginalisée et ringardisée par le développement de Blablacar alors que celle-ci eut été très courante. On peut encore citer la pression immobilière que provoque AirBnB dans les grandes villes. Enfin, la question de la gouvernance des data-centers dans laquelle résident les données « matière première » des start-ups, est souvent indéfinie. Les états, les entreprises et les citoyens craignent l’appropriation de leurs données personnelles à des fins malveillantes.

Toutefois malgré certains chamboulements, une start-up peut-elle pour autant surpasser le concept de nation ?

De son côté et bien qu’elle connaisse pléthore de définitions, la nation peut se définir de la façon suivante : c’est un groupement d’individus installé sur un territoire défini et qui partage une identité commune de par de nombreuses similarités partagées. Les similarités poussant ces individus à s’adjoindre au groupe sont nombreuses, mais elles sont en majorité basées sur des critères politiques, religieux, linguistiques ou encore ethniques.

Contrairement aux start-ups, nous pouvons constater que les nations s’établissent sur un temps long. La nation est en effet le fruit d’un long processus amenant au rassemblement de son peuple. De ce fait, la nation ne se crée pas par une disruption, mais par une succession de faits historiques vécus. Si l’on prend la France comme exemple, l’union de son peuple peut se retrouver en grande partie dans l’adhésion de chacun aux principes de la République. Malgré la date symbolique de sa proclamation, le 21 septembre 1792, et le côté disruptif que peut revêtir la « Révolution française », l’appropriation des principes républicains par les Français ne s’est pas effectuée sur cette seule année 1792. La victoire de Valmy, les guerres napoléoniennes face aux vieilles monarchies européennes, ou encore les deux Guerres Mondiales ont renforcé l’attachement des français à leur République. De cette façon et contrairement aux start-ups, une nation ne s’auto-entretient pas uniquement par des innovations brutales. Au contraire, une nation se renforce dans sa continuité en faisant face aux brutalités qui pourraient la rompre.

De plus, la structure des start-ups est bien trop différente de celle des nations pour justifier l’expression de « start-up nation ». En effet, une nation ne peut être agile telle une start-up car l’instabilité perpétuelle que suppose l’agilité, remettrait en cause son existence même. Il y a bien une différence de rigidité entre un projet national et projet entrepreneurial.

Par ailleurs, la hiérarchie d’une nation contrairement à celle d’une start-up n’est pas horizontale. Une nation s’appuie toujours sur un chef garant de l’intégrité nationale. Présidents de la République, Chanceliers, Premiers ministre, les titres donnés au chef national sont variés. Néanmoins, ce chef ne peut se prévaloir d’incarner à lui seul la nation. C’est pourquoi une nation subsiste même après le renouvellement de son chef. A l’opposé, l’autorité exercée dans une start-up n’est souvent le fait que d’une seule personne ou d’un groupe restreint d’individus grâce à la seule propriété, qui par essence est individualisée. Le transfert de propriété d’une entreprise remet toujours en cause la hiérarchie, le projet de l’entreprise et ce qu’on appelle communément « la culture d’entreprise ».

Il apparaît également évident qu’une nation ne peut être globalisée. Quand le succès d’une start-up se mesure à son taux d’exportation, la nation ne peut en aucun cas être un modèle qui s’étend, se reproduit et s’exporte à l’infini. Alors qu’un marché aura tendance à vouloir s’affranchir des frontières, la nation ne peut exister sans l’existence de ces dernières. La définition même de nation nous le prouve et certaines tentatives nous confirment qu’exporter un modèle de nation peut avoir des conséquences dramatiques. Tel fut le cas lorsque le Liberia souhaita calquer sa constitution sur celle des Etats-Unis. Cette tentative poussée par le concept de destinée manifeste n’empêcha pas ce pays d’Afrique d’être confronté à une guerre civile meurtrière en 1999. Bien que les valeurs portées par les start-ups puissent servir au bien commun (comme l’économie collaborative), vouloir imposer un modèle similaire aux start-ups à l’échelle d’une nation paraît périlleux.

Enfin, il convient de s’interroger sur l’utilisation même du concept de “start-up” qui semble être devenue un phénomène de mode. Cette appellation ne devrait s’appliquer que temporairement aux entreprises qui démarrent leur activité. Les start-ups, lorsqu’elles prennent de l’âge, ne sont pas épargnées par l’arrivée de routines similaires aux entreprises de l’économie classique. Elles attirent de plus en plus tôt des investisseurs institutionnels. Elles travaillent pour la plupart dans des incubateurs possédaient par de grandes sociétés de l’économie classique comme Total, Carrefour ou encore Iliad, propriétaire de la célèbre Station F. Une start-up ne peut donc n’exister que quelques années, avant d’être absorbée, de se transformer en une entreprise comme tant d’autres, voire même de disparaître pour 90% d’entre elles. Ce modèle d’entreprise ne représente donc qu’une forme d’agent économique classique mais ne bouleverse pas le fonctionnement de l’économie.

Ainsi, malgré une influence certaine sur les usages et sur l’économie, la notion de “start-up” semble être incompatible avec celle de nation pour donner du sens au projet de « start-up nation ». Cette expression doit en revanche interpeller sur les piliers qui supportent la nation. La simple intégration économique des membres au sein d’une nation n’en est qu’un fragment et ne peut servir comme clé de voûte.

A l’époque où le travail, autre pilier d’intégration, se trouve chamboulé par les disruptions organisationnelles des start-ups, il convient de rappeler avec urgence que le projet national transcende le mercantilisme et doit placer l’individu dans une démarche d’intérêt général. C’est pour cela que le projet de “start-up nation” est incohérent. Tant que des valeurs comme la protection sociale ou militaire, l’éducation ou l’engagement citoyen qui émanent de la nation, n’offriront pas une valeur économique convertible à court terme.

Auteur : Thibault DUFNERR

 

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