Erevan – Moscou : une alliance par défaut

L’année 2015 marquera le centenaire du génocide arménien, perpétré par le gouvernement Jeune-turc de l’Empire Ottoman dès 1915.  Plus d’un million et demi d’arméniens périront suite aux massacres et déportations prévus par le Triumvirat, composé de Talaat Pacha, ministre de l’intérieur, Djemal Pacha, ministre de la marine et Enver Pacha, ministre de la guerre. Cette tragédie, le premier génocide du XXème siècle, est la principale source d’absence de relations diplomatiques entre la Turquie et l’Arménie, cette dernière exigeant non seulement la reconnaissance mais également la réparation du génocide, comprenant la restitution territoriale telle que prévue par le Traité de Sèvres du 10 aout 1920. C’est au mois de Novembre de la même année que l’Arménie, amputée d’une grande partie de son territoire, intègrera l’Union Soviétique pour devenir la République Socialiste Soviétique d’Arménie.

Cette situation, désastreuse pour l’intégrité territoriale de l’Arménie, ne fut qu’en partie la conséquence du génocide car les tractations menées par les chancelleries Occidentales et Bolchéviques ne sont pas étrangères aux pertes territoriales arméniennes. Il convient de rappeler quelques étapes pour apprécier la situation. Le traité de Sèvres, rejeté par Mustapha Kemal Atatürk et n’ayant été ratifié que par la Grèce, n’a jamais été appliqué. A contrario, les pays occidentaux signataires n’ayant pas ratifié l’accord, n’ont pu presser la Turquie de le faire. L’absence de traité délimitant les frontières a donc permis à la Turquie de recouvrer, par la force, sa souveraineté en Anatolie, là où les deux tiers des arméniens ont péri suite au génocide. Cette reconquête turque fut appuyée par la vente d’armes russes bolchéviques. Realpolitik oblige l’Arménie, passera sous le joug de Moscou, principal fournisseur d’armes à la Turquie. Le traité de Kars, du 12 octobre 1921 conclu entre Constantinople et Moscou marque la cession de la province arménienne de Kars à la Turquie, dernière perte territoriale arménienne en date. Le traité de Lausanne, traité de paix de la première mondiale, remplacera celui de Sèvres. L’Arménie, désormais bolchévique, n’y sera ni signataire, ni partie.

L’Arménie occidentale, sous contrôle turc depuis 1921, reste revendiquée par la République d’Arménie. Le traité de Sèvres constitue la seule base juridique sur laquelle l’Arménie s’appuie, n’étant pas partie au traité de Lausanne.

La question des réparations et des restitutions territoriales à l’Arménie est frappé par le vide juridique. Signataire du traité de Sèvres de 1920 en tant qu’Arménie indépendante, puis signataire du traité de Kars au nom des Républiques soviétiques de Transcaucasie (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, sous la domination de Moscou) et enfin non partie-prenante au traité de Lausanne, aucun traité ne propose de solution au problème territorial.

Non consultée sur son sort, l’Arménie a mis en suspens ses velléités territoriales anatoliennes, tournant son regard vers Moscou.

Le XXème siècle sera marqué par une époque soviétique et stalinienne faite de purges, de tentatives d’élimination de traits de la société tel que le nationalisme ou la religion. Plusieurs exemples peuvent être cités. Sur le plan linguistique, l’URSS a imposé des réformes. L’alphabet arménien, la grammaire et le vocabulaire ont fait l’objet de modifications, donnant une connotation slave à la langue arménienne. D’autres exemples viennent corroborer le propos. En 1936, des déportations d’arméniens sont prévues pour réduire la population à 700 000. L’année 1944 marque la déportation de plus de 200 000 arméniens de Géorgie vers le Kazakhstan et l’Ouzbékistan en vue de casser le nationalisme. L’année 1948 fera l’état de nouvelles déportations vers l’Asie centrale pour motifs politiques et religieux. Sur le plan territorial, le rattachement du Haut-Karabagh à la République Socialiste Soviétique d’Azerbaïdjan le 4 juillet 1921 permet la déstabilisation de la région. Dès le commencement de la politique de Perestroïka cette province, peuplée majoritairement d’arméniens et délibérément rattachée à l’Azerbaïdjan fit l’objet de tensions ethniques, notamment de pogroms à l’encontre des populations arméniennes d’Azerbaïdjan. La guerre entre 1991 et 1994, découla sur un cessez-le-feu et un rattachement de facto du Haut-Karabagh à l’Arménie victorieuse.

La description des relations entre Moscou et Erevan depuis 1920 relève plus de la soumission que de la collaboration. Pour autant, ce rapport de force en défaveur de la nation arménienne n’a pas instauré de climat de méfiance vis-à-vis de la nouvelle fédération de Russie. Au contraire, l’Arménie constitue le principal allié politique de la Russie dans le Caucase. La grande majorité des échanges entre l’Arménie et l’étranger se font avec la Russie. L’Arménie a d’ailleurs signé le traité d’Union Economique Eurasiatique le 9 octobre 2014 et entrera en vigueur le 1er janvier 2015. Cette situation pose une problématique essentielle pour l’Arménie. Cet Etat jouit-il d’une indépendance réelle et effective ? Prenant en compte son enclavement géographique, sa frontière turque fermée à l’ouest, un cessez-le-feu régulièrement violé à l’Est, une Géorgie en constante instabilité au Nord, un Iran affaibli par plusieurs années d’embargo international au sud, la survie de l’Etat , n’est assurée que par la Russie.

Sur le plan économique, la Russie est le principal investisseur en Arménie. Les indices de soutenabilité de dettes de l’Arménie étant moyens, le pays attire peu d’investisseurs étrangers. Le quasi-monopole de la Russie lui confère le contrôle de pans entiers de l’économie arménienne, ce qui réduit la marge de manœuvre du gouvernement.

Sur le plan militaire, la Russie contrôle la frontière arméno-azerbaïdjanaise, en conflit permanent. Les intentions militaires de l’Azerbaïdjan vis-à-vis du Haut-Karabagh et de l’Arménie s’intensifient. Le contrôle de la région par la Russie est gage de sécurité, tenant compte du fait que le budget militaire de l’Azerbaïdjan, en croissance grâce à l’exportation de gaz de la Mer Caspienne, est proche du budget global de l’Arménie.

Les fonctions régaliennes de l’Arménie ne peuvent être assurées seules par l’Arménie et ses forces armées.  Les menaces de guerres de l’Azerbaïdjan et l’enclavement du pays rendent l’Arménie totalement dépendante de la Russie.

L’histoire a donc montré que la méfiance était de rigueur. Ayant subi un génocide, ne pouvant subvenir seule à ses besoins et à son intégrité, l’Arménie a été intégrée malgré elle aux républiques soviétiques. A défaut de bonne solution, l’alliance avec Moscou constitue la moins pire des solutions.

 

Bibliographie :

  • Taner Akçam, Un acte honteux. Le génocide arménien et la question de la responsabilité turque, Paris, Denoël, 2008, 491 p.
  • Sur les ventes d’armes russes aux turcs : Il s’agit de 60 canons Krupp, Modèle:Unité30000, 700 000 grenades, 10 000 mines, 60 000 fusils confiés par la Roumanie aux Russes, 1,5 millions de fusils ottomans prise de guerre, 1 million de fusils russes, 1 million de fusils austro-hongrois Männlicher prise de guerre et 25 000 fusils Martini-Henry à baïonnette selon H. Kapur, Soviet Russia and Asia, 1917–1927.
  • Gérard Dédéyan (dir.), Histoire du peuple arménien, Toulouse, Éd. Privat,‎ 2007, 991 p.
  • Traité de Lausanne, http://basedoc.diplomatie.gouv.fr/exl-php/util/documents/accede_document.php.

 

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