De Brejnev à Barroso : aspects de la crise ukrainienne

« Le temps de la souveraineté limitée est révolu. » En réagissant par ces mots au refus ukrainien de signer l’accord d’association et de libre-échange avec l’Union européenne, José Manuel Barroso1 s’inscrit dans une logique de Guerre froide surannée. A Vilnius les 28 et 29 novembre le sommet du Partenariat oriental a rassemblé les chefs d’Etat de l’Union européenne et de six ex-républiques soviétiques en vue de préparer un nouvel élargissement de l’UE. Cette réaction polémique du président de la Commission européenne fait référence à la doctrine Brejnev de limitation de la souveraineté des Etats satellites de l’URSS énoncée en 1968. Peu de temps auparavant, le président du Conseil européen Herman Von Rumpuy évoquait une potentielle violation par Moscou des accords d’Helsinki de 1975 relatifs au respect des souverainetés nationales.2 L’anachronisme de tels propos illustre une perception de la Fédération de Russie comme une puissance qui n’aurait rien renié de son héritage soviétique. Ces réactions décalées pourraient augurer d’un antagonisme nouveau entre Moscou et l’UE, qui semble vouloir lui disputer ses zones d’influence traditionnelles.

L’Ukraine, deuxième pays le plus vaste d’Europe, avec ses 46 millions d’habitants et sa situation stratégique sur la mer Noire est au centre de ces marches orientales que l’Union européenne – et l’OTAN – veulent extraire de l’influence russe conformément à la doctrine Brzezinski3. Avec la « révolution orange » de 2004, les ingérences d’Organisations Non Gouvernementales et de réseaux militants financés par les Etats-Unis ont révélé l’enjeu central de l’Ukraine dans les plans de roll back de la puissance russe. Le sort de l’égérie de cette « révolution », l’ex-Premier ministre Ioulia Timochenko condamné pour abus de pouvoir en 2011, donne lieu aux mêmes ingérences politiques et judiciaires de l’UE, qui demande son extradition en Allemagne.4

L’actuelle crise politique qui secoue l’Ukraine depuis l’échec du sommet de Vilnius soulève la question de la souveraineté pratique des Etats européens confrontés aux pouvoirs étrangers, qu’ils soient supranationaux ou d’Etats voisins. Elle révèle par ces tensions la fragilité d’Etats culturellement hétérogènes au sein d’un même ensemble de civilisation.

La division partisane de l’Ukraine à propos de l’intégration européenne est-elle susceptible d’évoluer vers un dépassement des fractures culturelles ou risque-t-elle d’entrainer un délitement de l’Etat affectant durablement sa souveraineté ?

L’Ukraine est un Etat scindé entre deux principaux espaces historiques (I) et qui peine à trouver sa propre voie entre les tiraillements extérieurs (II).

carte Partenariat oriental

 

 

I – De la genèse et de la querelle des deux Ukraine

 

Les manifestations autour des centres du pouvoir de la capitale et les violences qui les accompagnent réaniment des tensions historiques (A) ainsi que la contestation d’une opposition disparate (B).

 

A – De la Rus kiévienne au nationalisme ukrainien

 

La Russie et l’Ukraine partagent un même berceau historique sur le Dniepr qui leur vaut l’appellation de « nations sœurs ». Kiev est du IXème au XIIIème siècle la capitale d’un premier Etat russe, la Rus kiévienne.5 En adoptant le christianisme, le prince Vladimir Ier baptise la Rus dans les eaux du Dniepr en 988. Ce vaste Etat formé autour de l’actuelle capitale ukrainienne est proche de la civilisation byzantine et constitue la matrice de la future Russie. La prise de Kiev par les mongolo-tatars en 1240 marque la fin de la Rus kiévienne. Au XIVème siècle, tandis que la Russie blanche (Biélorussie) et l’Ukraine sont libérées par les Lituaniens, les territoires russes plus à l’est demeurent sous la domination mongole. En s’émancipant peu à peu de ce joug, Moscou s’impose comme le centre politique et religieux d’un Etat russe qui se développe à partir du XVIème siècle sous le règne du premier tsar Ivan le Terrible. Devenue impériale en 1721, la Russie s’affirme comme une puissance européenne incontournable et réintègre dans ses frontières les « nations sœurs » dont l’Ukraine et la Biélorussie, et ce dans une continuité jusqu’à la fin de l’URSS.

Cette grande séparation du monde slave, bien que dépassée un temps par l’Empire russe puis l’URSS structure profondément la géopolitique de l’Europe orientale. Elle imprègne même la politique interne des Etats de la région, comme c’est le cas pour l’Ukraine. De cet héritage historique l’Ukraine a gardé une division fondamentale dans sa composition géopolitique. La Galicie à l’ouest, autour de Lviv, a longtemps été territoire polonais ou autrichien et regarde vers l’Occident. Les régions orientales et méridionales, comme le Donbass et la Crimée, demeurent de par leur population très liées à la Russie.

Des conflits du XXème siècle, en particulier des terribles années de 1931-1933, où des millions d’Ukrainiens périrent de l’Holodomor, une grande famine planifiée par Staline, puis de la Seconde Guerre mondiale et du retour de l’occupant soviétique en 1945 est né un fort courant nationaliste ukrainien. Ce nationalisme particulièrement vivace en Galicie, demeure profondément anti-russe.

 carte Les deux Ukraine

 

B – Les ressorts de la contestation politique actuelle

 

Le pouvoir ukrainien fait face à la plus importante contestation politique depuis la « révolution orange » de 2004, où le second tour de l’élection présidentielle avait été annulé pour fraude devant les manifestations et les pressions étrangères. L’organisation d’un troisième tour avait conduit Viktor Iouchtchenko, ancien Premier ministre et opposant au Président Koutchma, à la présidence face à Viktor Ianoukovitch.

En 2010, le palais présidentiel de Maryinski accueille le candidat malheureux du troisième tour de 2004, élu face à l’ancien Premier ministre Ioulia Timochenko. Le Président Ianoukovitch est un industriel russophone de l’est du pays, dont il défend les intérêts.6 Sa présidence conduit à l’invalidation de la réforme constitutionnelle de 2004, marquant une re-présidentialisation du système politique, et aux condamnations de Ioulia Timochenko et de ses anciens ministres à des peines de prison pour abus de pouvoir dans la signature des accords gaziers avec la Russie en janvier 2009.7 Ces décisions, couplées aux accusations de corruption, provoquent une emobilisation de l’opposition, à nouveau en mouvement depuis l’échec du Partenariat oriental.

La motivation européenne de la contestation ukrainienne s’accommode d’un sentiment anti-russe virulent et largement partagé par une grande partie de la population. Ce motif profond n’est pas à minorer au regard d’une « aspiration européenne » sublimée par les médias occidentaux.8 En effet, la contestation n’a pas d’avantage pour but de réclamer une intégration à marche forcée à l’Union européenne que de demander le départ du Président Ianoukovitch sur fond de revendications nationalistes. Ainsi, dans le ciel de Kiev flottent les couleurs de formations politiques très variées et même antagonistes. Les supporters de Ioulia Timochenko, les manifestants pro-UE libéraux semblent faire cause commune avec le Parti communiste et les nationalistes du mouvement Svoboda. Il semble évident que tous sont loin de souhaiter sacrifier la souveraineté ukrainienne à Bruxelles…

En se penchant sur l’héritage civilisationnel de l’Ukraine, nation-sœur de la Russie, ainsi que sur les souffrances du XXème siècle nouant les deux pays, il apparaît que la controverse relative à l’intégration dans l’UE exprime avant tout une tension interne à l’Etat ukrainien, en proie à des forces d’attraction extérieures, et qui n’a pas encore été dépassé par une identité nationale unificatrice.

 carte élection Viktor Ianoukovitch

Pourcentages obtenus par Viktor Ianoukovtich au deuxième tour de l’élection présidentielle le 7 février 2010.

II – Le dilemme kiévien : une souveraineté à l’épreuve de l’influence étrangère

 

Traditionnellement ancrée dans l’étranger proche de la Russie, l’Ukraine a fait le choix de la fidélité à Moscou (A), au grand dam d’une partie de l’opinion sensible aux sirènes de Bruxelles (B).

 

A – Des nations sœurs apparemment réunies

 

Principal leitmotiv de l’opposition ukrainienne, l’emprise russe sur l’Ukraine est une réalité. La dimension militaire de la coopération entre les deux Etats est essentielle, les côtes de Crimée étant le traditionnel point d’accès de la marine russe sur la mer Noire. Les deux marines coopèrent étroitement dans la région.9 En vertu des accords de Kharkiv du 21 avril 2010, le port de Sébastopol accueille la Flotte russe de la Mer Noire jusqu’en 2042 en contrepartie de tarifs préférentiels sur le gaz.10

Ainsi, les leviers d’influence russe en Ukraine sont principalement économiques. Premier partenaire, la Russie et son Union douanière eurasiatique sont les principaux débouchés des entreprises ukrainiennes. En effet, 35% de leur marché à l’export est russe.11 De plus, ces rapports économiques sont politisés, de nombreuses entreprises vivant des commandes publiques russes.12 La multiplication des fusions russo-ukrainiennes à la suite d’une visite de Vladimir Poutine à Kiev à travers des sociétés à capitaux mixtes dans des domaines stratégiques comme l’aéronautique, les chantiers navals, le nucléaire, l’aérospatiale renforce ces liens.

La fusion des compagnies russe Gazprom et ukrainienne Naftogaz souligne le poids des échanges gaziers entre les deux pays.13 L’Ukraine est en effet le point de passage des gazoducs reliant la Russie et la Caspienne à l’Europe occidentale, constituant un champ de bataille des « guerres du gaz ».

 

B – Une attraction occidentale à nuancer

 

La dépendance à la Russie est dénoncée par l’opposition ukrainienne comme étant une résultante de la collusion de l’oligarchie gravitant autour de Viktor Ianoukovitch et de la domination moscovite, au détriment de ses aspirations européennes.

En refusant de signer l’accord de libre-échange avec l’UE, Viktor Ianoukovitch a soulevé contre lui l’ire de l’opposition. L’Ukraine traverse une crise politique majeure. Des milliers d’Ukrainiens défilent dans les rues de Kiev et maintiennent la pression autour des centres du pouvoir, réclamant la démission du président et la tenue d’élections anticipées. La destruction de la statue de Lénine symbolise un rejet de la Russie comme héritière de l’URSS. Les affrontements avec les forces de sécurité dénotent une opposition frontale avec le gouvernement, qui demeure campé sur ses positions. L’UE promettait pourtant une enveloppe de 610 millions d’euros pour la signature de l’accord…14

Ce camouflet à une UE elle même en crise, bien que préservant les intérêts russes, sauve également l’économie ukrainienne d’un saut dans l’inconnu. Car la présidence, comme les oligarques, servent premièrement leurs intérêts liés à l’industrie ukrainienne. L’application d’un tel accord de libre-échange serait porteurs de risques, dont certains affectent effectivement les Etats membres de l’UE : « une hausse du chômage et de l’émigration de la population active, l’éviction des producteurs ukrainiens du marché national et naturellement la détérioration des relations économiques avec la Russie ».15

 

La décision de Viktor Ianoukovitch apparaît comme le résultat d’un calcul coût-avantage rationnel dans le choix de deux partenaires économiques, que l’opposition semble contester pour des raisons essentiellement idéologiques, soit d’adhésion au modèle de l’UE soit de nationalisme.

 carte population russe en Ukraine

 

Conclusion générale

 

Le crise politique ukrainienne autour de l’intégration européenne fait rejaillir les divisions historiques et culturelles profondes de l’Ukraine et remet en question son intime proximité avec la Russie. Il est piquant de constater que dans les manifestations dites « pro-européennes » les éléments nationalistes et radicaux sont légion et figurent parmi les plus virulents. Malgré le soutien de l’UE, l’hétérogénéité de l’opposition handicape sa crédibilité face à un pouvoir pouvant compter sur les régions russophones et leur poids économique. L’Ukraine a fait le choix de la défense de ses intérêts économiques et dans une autre mesure de la fidélité historique en résistance à l’unipolarité en donnant priorité à l’Union douanière eurasiatique.16 Elle a manifesté sa souveraineté en repoussant les avances d’une UE en crise structurelle et dont le rayonnement pâlissant ne touche plus que quelques Etats qui n’en ont jamais fait l’expérience.

 

Bibliographie

1« Ukraine, l’Europe blâme Poutine », Le Figaro, 29/11/2013. http://www.lefigaro.fr/international/2013/11/29/01003-20131129ARTFIG00508-ukraine-l-europe-blame-poutine.php

2Ibid.

3BRZEZINSKI, Zbigniew, The Grand Chessboard, 1997.

4« Association Ukraine-UE : possible report en raison de l’affaire Timochenko », RIA Novosti, 31/10/2013. http://fr.ria.ru/world/20131031/199684453.html

5M. ROSTOVTZEFF, « Les origines de la Russie kiévienne », in Revue d’études slaves, Tome 2, fascicule 1-2, 1922. pp. 5-18.

6« L’Ukraine en bleu pâle après l’élection présidentielle », Le Monde, 22/02/2010. http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/02/22/l-ukraine-en-bleu-pale-apres-l-election-presidentielle-par-piotr-smolar_1309595_3232.html

7http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo_833/ukraine_466/presentation-ukraine_1342/index.html

8« A Kiev, le défi des pro-européens », Le Figaro, 01/12/2013 http://www.lefigaro.fr/international/2013/12/01/01003-20131201ARTFIG00062-ukraine-des-milliers-de-pro-europeens-defient-le-pouvoir-a-kiev.php

9« Jour de la Marine : Poutine et Ianoukovitch participent aux festivités », RIA Novosti, 28/07/2013 http://fr.ria.ru/world/20130728/198877867.html

10http://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0217-l-ukraine-en-proie-a-la-colonisation-economique-russe

11« Les acteurs de la crise ukrainienne », Realpolitik, 05/12/2013

http://www.realpolitik.tv/2013/12/les-acteurs-de-la-crise-ukrainienne/? utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+realpolitiktv+%28Realpolitik.tv+%3E+la+g%C3%A9opolitique+sur+le+net%29

12« L’étreinte de Moscou oppose les deux Ukraine », Le Figaro, 28/11/2013 http://www.lefigaro.fr/international/2013/11/28/01003-20131128ARTFIG00451-l-etreinte-de-moscou-oppose-les-deux-ukraine.php

13Op. Cit, http://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0217-l-ukraine-en-proie-a-la-colonisation-economique-russe

14« L’Europe refroidie par la niet de Kiev », Le Figaro, 28/11/2013 http://www.lefigaro.fr/international/2013/11/28/01003-20131128ARTFIG00479-l-europe-refroidie-par-le-niet-de-kiev.php

15« Association Ukraine-UE : avantages et risques », RIA Novosti http://fr.ria.ru/infographie/20131203/199933866.html

16« Aymeric Chauprade sur la situation en Ukraine », Realpolitik, 08/12/2013

http://www.realpolitik.tv/2013/12/entretien-accorde-a-nouvel-arbitre-sur-la-situation-en-ukraine/

 

 

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